Edition Spéciale août 2018: Philanthropie en Amérique Latine

Introduction: Le renforcement de la philanthropie en Argentine et au Chili

 

Par Juan-Luis Klein

Professeur titulaire au département de géographie à l’UQAM et membre du PhiLab  et du CRISES

 

Les deux textes inclus dans ce bulletin portent sur les transformations récentes du secteur philanthropique en Amérique du Sud, plus concrètement au Chili et en Argentine, deux pays qui, sur plusieurs plans, ont des caractéristiques communes. Ils font partie de la région du Cône sud, formé par quatre pays: l’Argentine, le Paraguay, le Chili et l’Uruguay. À l’exception du Paraguay, cette région, comparativement au reste de l’Amérique latine, présente une économie plus forte et des niveaux de développement plus élevés. La population y est essentiellement urbaine et se concentre dans les principales villes de chaque pays, ce qui crée des inégalités remarquables dans l’occupation du territoire.

Entre les années 1940 et 1960, à la faveur d’une présence syndicale forte et de gouvernements réformistes, l’Argentine et le Chili ont entrepris des réformes qui ont mené à la mise en place d’un « État-social » et d’un filet de protection sociale. Par ailleurs, sur le plan économique, la substitution des importations a permis de développer le secteur industriel dans diverses branches.  Ces pays suivaient un modèle de développement que Lipietz a appelé « fordisme périphérique ».

Or, depuis les années 1970, l’Argentine, et le Chili ont connu une évolution politique similaire qui a mené à la dissolution de ce mode de développement. Des dictatures militaires ont pris les rênes du pouvoir utilisant les mêmes méthodes et ont implanté des régimes de terrorisme d’État, que plusieurs ont qualifiés de fascistes. Ces régimes cherchaient à juguler une gauche politique et syndicale montante qui, au Chili, avait même mené à l’élection en 1970 d’un gouvernement socialiste.  En réponse aux menaces que représentait la situation politique et sociale pour les intérêts des capitaux étrangers et nationaux et pour les grands propriétaires terriens, les forces armées des deux pays prennent le pouvoir – en 1973 au Chili, puis en 1976 en Argentine – et implantent un climat de terreur, tout en initiant un processus de néo libéralisation de l’économie. Les rapports entre l’État, les différentes strates du capital privé (étranger et national) et les organisations représentatives de la sphère sociale se modifient.  Dans les années 1980-90, la démocratie revient, mais les gouvernements élus ne renouent pas avec les orientations réformistes de jadis. Les acquis de la substitution des importations sont annulés par des politiques extractivistes favorisées par le FMI et les inégalités sociales s’accentuent.

Voilà la scène de l’apparition d’un nouveau joueur, jusque-là absent (ou occulte), la philanthropie. Comme les deux textes le montrent, celle-ci existait dans ces pays, mais il s’agissait soit d’une philanthropie caritative, liée à l’Église catholique, soit d’une philanthropie étrangère, liée à des fondations étatsuniennes ou européennes. La réciprocité était présente, mais elle s’organisait à la frontière du politique et en relation avec celui-ci. Les « juntas de vecinos » (comités de citoyens) à Santiago, qui existaient dans tous les quartiers populaires, n’avaient pas comme objectif d’aider les démunis, bien que cela se faisait, mais plutôt celui de représenter les résidents devant les instances politiques et de porter leurs revendications. Or, le long épisode de dictature militaire, le recul de l’État social, la transition vers une culture individualiste, d’une part, et l’exacerbation des inégalités, d’autre part, ont amené à la profusion de diverses formes d’action pouvant être associée à la philanthropie, comme le texte de Carlos La Serna le montre bien.

Au niveau des capitaux et des entreprises, l’action philanthropique relève de la réparation des effets du modèle néolibéral sur la cohésion sociale, laquelle est nécessaire pour l’attraction des capitaux étrangers et la compétitivité économique. Au niveau de la société civile, on peut y voir l’effet de pratiques d’économie populaire et solidaire qui se sont développées sous les gouvernements militaires et qui continuent à se répandre. Mais on pourrait se demander si, à ce niveau, son renforcement en tant que sphère d’action relativement autonome ne peut aussi s’expliquer par la prise de distance des organismes associatifs par rapport à des instances étatiques dont plusieurs groupes sociaux se méfient. En 2001, le peuple argentin criait « Que se vayan todos » forçant la démission de plusieurs gouvernements. Ce cri est en syntonie avec la décision de plus de 50% des Chiliens de ne pas participer aux élections présidentielles de 2017.

L’émergence d’un secteur philanthropique fort qui s’affiche et s’affirme sur le plan social et politique témoigne donc d’une transformation sociale profonde qu’il convient d’étudier. Il serait aussi intéressant de voir si le même type de questionnements pourrait être posé dans des pays comme l’Uruguay et le Brésil dont les trajectoires ont été comparables à celles de l’Argentine et du Chili.

Version PDF de l’introduction, ici

 

Bonne lecture!

Composition du dossier:

État de la recherche sur la philanthropie au chili: Aperçu des 20 dernières années. Par Luis Garrido, Pedro Narvarte et Mario Radrigán, membres du PhiLab, blog juillet 2018.