Les fondations industrielles danoises : une hybridité de philanthropie corporative durable

Stéphane Pisani, Étudiant au doctorat – Université Laval

Publié le 30 juin 2025

Résumé 

Dans les débats contemporains sur la philanthropie d’entreprise, rares sont les modèles institutionnels qui interpellent autant que celui des fondations industrielles danoises. Issues d’un contexte historique, fiscal et culturel particulier, ces fondations redéfinissent la frontière traditionnelle entre l’intérêt privé et l’intérêt public. Elles incarnent une forme hybride où la gouvernance d’entreprise et l’engagement philanthropique sont intimement liés, sans pour autant s’effacer l’un devant l’autre.

Ce texte propose une analyse succincte de cette configuration originale : en retraçant son émergence, en évaluant son poids économique et philanthropique, et en explorant les tensions inhérentes à son fonctionnement, nous chercherons à mieux comprendre en quoi les fondations industrielles offrent une contribution singulière au renouvellement de la philanthropie corporative.


Introduction

Au sein de l’univers philanthropique international, peu de modèles interpellent autant que celui des fondations industrielles danoises. À la croisée du mécénat, de la gouvernance d’entreprise et de l’investissement à long terme, ces fondations se distinguent par leur capacité à conjuguer intérêt collectif et ancrage entrepreneurial. Bien que relativement peu connues en dehors de l’Europe du Nord, elles détiennent aujourd’hui des parts majoritaires dans certaines des plus grandes entreprises du Danemark, comme Novo Nordisk, Carlsberg ou Maersk. Leur particularité ? Elles n’ont ni propriétaires, ni actionnaires – mais une mission pérenne définie par leurs statuts, alliant objectif économique et finalité philanthropique (Thomsen, 2017; Thomsen et coll.,2018).

Dans ce texte, nous proposons d’explorer les fondations industrielles danoises à travers plusieurs angles complémentaires : 1. Leur genèse historique, logique institutionnelle et architecture juridique; 2. Leur poids économique et philanthropique; puis les débats qu’elles suscitent quant à leur(s) : 3. Forces et tensions de la gouvernance; 4. Enjeux et leçons pour la philanthropie corporative.  Il en ressort un modèle original de propriété entrepreneuriale au service du bien commun, à la fois robuste et porteur d’enseignements pour repenser la philanthropie corporative dans d’autres contextes nationaux.


1. Genèse historique, logique institutionnelle et architecture juridique

Il importe d’abord de comprendre que le modèle des fondations industrielles n’est pas le fruit d’une simple innovation entrepreneuriale ou juridique. Il résulte plutôt d’une réponse pragmatique à un ensemble de contraintes institutionnelles, en particulier un régime fiscal fortement progressif, qui au milieu du XXe siècle rendait intenable la détention privée d’entreprises à grande valeur patrimoniale (Thomsen & Kavadis, 2022).

Autrement dit, transférer irrévocablement la propriété de l’entreprise à une fondation n’était pas seulement un geste altruiste : c’était un moyen efficace d’assurer la pérennité de l’œuvre entrepreneuriale tout en contournant l’érosion du capital familial par l’impôt.

Les fondations industrielles (erhvervsdrivende fonde) sont définies par la loi danoise comme des entités sans propriétaire, détentrices de parts ou d’actions d’entreprises privées. Contrairement à une entreprise classique, elles ne versent aucun dividende à des actionnaires. Et contrairement à une fondation caritative traditionnelle, elles sont activement impliquées dans l’économie par leur rôle d’actionnaire de contrôle (Feldthusen, 2024).

Le droit danois a su accompagner ce mouvement en reconnaissant aux fondations la possibilité de combiner but économique (gérer une entreprise) et but philanthropique (soutenir des œuvres sociales, scientifiques ou culturelles) (Feldthusen, 2024). Cette double finalité est encadrée par des statuts clairs et par un contrôle public rigoureux, assurant une stabilité rare dans les formes classiques de propriété d’entreprise.

Leur mission repose donc sur un double mandat : soutenir une ou plusieurs entreprises commerciales en assurant leur stabilité à long terme, tout en redistribuant une partie des bénéfices à des causes d’intérêt public. Cette architecture permet une dissociation structurelle entre richesse personnelle et contrôle entrepreneurial, répondant notamment à un environnement fiscal historiquement dissuasif à l’accumulation individuelle de capital (Thomsen & Kavadis, 2022).


2. Poids économique et portée philanthropique

On ne saurait sous-estimer le rôle économique des fondations industrielles dans l’économie danoise contemporaine. Selon Danmarks Statistik (2021), environ 1 000 entreprises actives sont aujourd’hui sous contrôle de fondations, représentant 12 % du chiffre d’affaires national et 13 % de la valeur ajoutée. Elles génèrent près d’un quart des exportations nationales, démontrant que ce mode de gouvernance n’entrave en rien la compétitivité internationale – bien au contraire.

Ces fondations se distinguent aussi par leur impact philanthropique substantiel. En 2019, elles ont octroyé plus de 12,6 milliards de couronnes danoises à des causes d’intérêt public, dont plus de la moitié en soutien à la recherche scientifique (Danmarks Statistik, 2021). Des fondations telles que Novo Nordisk Fonden ou Poul Due Jensens Fond s’imposent aujourd’hui comme des acteurs majeurs du financement de l’innovation biomédicale, de la durabilité environnementale et de l’éducation (Novo Nordisk Fonden, 2024; PDJF, 2024).

Ce qui est remarquable ici, c’est que la philanthropie n’est pas un geste périphérique : elle est intrinsèquement liée à la structure financière des entreprises contrôlées. Les dons sont financés par les excédents économiques des activités commerciales, assurant ainsi une continuité et une autonomie exceptionnelles dans le monde de la philanthropie d’entreprise.


3. Forces et tensions de la gouvernance

Bien que souvent présentées comme des modèles de stabilité et de responsabilité à long terme, les fondations industrielles ne sont pas exemptes de défis de gouvernance. Leur plus grande force — l’immunité face aux pressions financières court-termistes — peut aussi devenir leur principale faiblesse si elle conduit à un repli bureaucratique ou à une perte de vigilance stratégique (Thomsen et coll., 2018).

En l’absence de propriétaires ou d’actionnaires externes, la question de la redevabilité devient cruciale. Comment s’assurer que les conseils d’administration restent attentifs, dynamiques et alignés sur la mission fondatrice sans la contrainte permanente du marché (Feldthusen, 2024) ?

Conscientes de ces risques, les autorités danoises ont mis en place un dispositif de gouvernance adaptée, fondé sur le principe du comply or explain (Komitéen for god Fondsledelse, 2025). Ce cadre encourage la diversification des conseils, la publication d’informations transparentes et l’évaluation périodique des impacts sociaux et économiques des fondations.

Cependant, sous l’apparence de stabilité institutionnelle peut souvent se cacher des tensions latentes. La résilience des fondations ne peut être considérée comme acquise ; elle suppose un travail constant de régulation interne et de renouvellement stratégique.


4. Enjeux et leçons pour la philanthropie corporative

À travers l’exemple danois, il devient possible de repenser la philanthropie corporative non pas comme une fonction secondaire ou une activité compensatoire, mais comme une dimension constitutive de la gouvernance d’entreprise elle-même.

Plus encore, les fondations industrielles suggèrent que la propriété des entreprises peut être repensée : non plus orientée vers l’enrichissement privé, mais structurée autour d’une finalité d’intérêt public durablement inscrite. Le modèle danois interroge donc en profondeur la définition même de la philanthropie corporative. Ainsi, plutôt que de concevoir la philanthropie comme une activité périphérique aux affaires, il propose une intégration structurelle de la mission sociale au sein même de la propriété de l’entreprise.

Cela soulève une question essentielle pour les milieux philanthropiques canadiens : et si la meilleure façon de philanthropiser l’entreprise n’était pas de déléguer cette mission à des fondations privées, mais d’inscrire l’entreprise dans une fondation? En d’autres termes, faire de la mission sociale non pas un habillage de surface, mais un fondement profond.

Toutefois, il serait naïf de croire que ce modèle puisse être transposé tel quel dans d’autres contextes. Son succès repose sur des conditions institutionnelles précises requérant un environnement favorable : une culture de confiance institutionnelle, un cadre juridique adapté, des incitatifs fiscaux cohérents, un capital social élevé, une reconnaissance sociale du rôle des fondations, et une disposition des entrepreneurs à sacrifier leur enrichissement personnel pour garantir un legs sociétal.


Conclusion

Les fondations industrielles danoises représentent une forme hybride et résiliente de philanthropie corporative, où l’entreprise est au service d’un intérêt général défini par la mission fondatrice, et non d’un intérêt privé. Leur succès repose sur une combinaison d’innovation juridique, de stabilité économique et de légitimité sociale.

Elles offrent une démonstration puissante que d’autres modes de propriété sont possibles, où l’entreprise sert non seulement ses clients et ses salariés, mais aussi une mission collective, encadrée et perpétuée à travers le temps.

Néanmoins, cette réussite repose sur un équilibre fragile, entre autonomie de gestion, ancrage statutaire et vigilance institutionnelle. Comme toute institution vivante, elle demande à être régulièrement interrogée, renouvelée et adaptée aux mutations du monde économique et social.

À l’heure où la légitimité des élites économiques est remise en cause, où la gouvernance des grandes entreprises soulève des enjeux éthiques, et où la transition socioécologique requiert des engagements à long terme, ce modèle mérite toute notre attention.


Remerciements

L’auteur tient à remercier Jörgen Hansen, postdoctorant et expert-comptable agréé au Copenhagen Business School (CBS), Département de comptabilité, pour les échanges éclairants et les retours critiques. Sa participation a apporté une expertise précieuse de terrain et a enrichi la profondeur de cette analyse.


Références

Danmarks Statistik. (2021). Erhvervsdrivende fonde i Danmark (Analyse 2021:20). https://www.dst.dk

Feldthusen, R. K. (2024). Denmark: Danish Foundations. Trusts & Trustees30(6), 316-319.

Komitéen for god Fondsledelse. (2025). Recommendations for Foundation Governance. Copenhague. https://www.godfondsledelse.dk/.

Novo Nordisk Fonden. (2024). À propos de la Fondation. https://novonordiskfonden.dk.

Poul Due Jensens Fond. (2024). Mission et stratégie. https://www.pdjf.dk.

Thomsen, S. (2017). The Danish Industrial Foundations. DJØF Forlag.

Thomsen, S., Poulsen, T., Børsting, C., Kuhn, J.  (2018). Industrial foundations as long-term owners. Corporate Governance International Review. 2018; 26: 180–196. https://doi.org/10.1111/corg.12236

Thomsen, S., & Kavadis, N. (2022). Enterprise Foundations: Law, Taxation, Governance, and Performance », Annals of Corporate Governance, 6(4), 227-333. http://dx.doi.org/10.1561/109.00000031.

  • Stéphane Pisani
    Stéphane Pisani
    Étudiant au doctorat
    Université Laval

Comment citer cette publication

Stéphane Pisani. (2025). Les fondations industrielles danoises : une hybridité de philanthropie corporative durable, [Blogue], PhiLab – Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie, https://philab.uqam.ca/les-fondations-industrielles-danoises-une-hybridite-de-philanthropie-corporative-durable/