Face au coronavirus, une mobilisation sans précédent des organisations de bienfaisance

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coronavirus organisations de bienfaisance1er avril 2020 – Face au coronavirus, une mobilisation sans précédent des organisations de bienfaisance

Au Québec comme partout ailleurs, la pandémie du COVID-19 provoque un état d’urgence sans précédent. Les États sont contraints d’imposer des mesures sévères visant à contrôler les populations afin d’endiguer la pandémie le plus rapidement possible. Fait rassurant, nous observons une multiplication des gestes de solidarité, d’entraide ou de générosité représentant une réponse collective à la hauteur des défis posés par l’apparition du coronavirus SARS-CoV-2 dans la province d’Hubei en Chine en novembre-décembre 2019. Pour suivre le développement de ces gestes, mentionnons, à titre indicatif, le bulletin hebdomadaire produit par Fondations philanthropiques du Canada[1], la cartographie de projets développés par des fondations communautaires et mise à jour régulièrement par Fondations communautaires du Canada[2] et Ma Veille de l’Institut Mallet[3]. La robustesse et la résilience de la philanthropie face à des enjeux internationaux de grande ampleur sont un phénomène que nous avions déjà évoqué en janvier dernier lors des feux australiens.

Rappelons quelques faits. Le nouveau coronavirus est d’origine naturelle. Fort heureusement, il a une fréquence de mutation peu élevée et occasionne principalement des pertes de vie auprès de la population âgée de 60 ans et plus[4]. Le coronavirus génère une maladie, le Covid-19, laquelle s’est répandue à l’échelle de la planète en seulement quelques mois. Au Canada et au Québec, les premières manifestations d’une présence du coronavirus ont été observées à la fin du mois de janvier 2010. À date, seule la Chine semble avoir complètement endigué la maladie (OMS[5]).

Covid-19 a provoqué une crise globale, laquelle exige une réponse holistique

Face au Covid-19, la population, les entreprises, les organisations et les institutions, tant canadiennes que québécoises, se sont rapidement mobilisées. Parmi elles, nous retrouvons les organismes de bienfaisance (OBE), ce qui comprend des œuvres de bienfaisance et des fondations subventionnaires (publiques, privées ou communautaires). Ces OBE, eux aussi frappés par la pandémie, ont développé des réponses variées ou le feront dans les jours à venir afin de contribuer à l’effort collectif pour lutter contre la maladie[6].

Nous avons regroupé ces réponses, bien qu’évolutives et changeantes, en quatre grandes stratégies. Nous avons qualifié la première de stratégie d’adaptative. Il s’agit, pour les donateurs privés ou corporatifs, d’une part, et pour les organismes de bienfaisance, d’autre part, de bien comprendre les besoins – tant anciens que nouveaux – afin d’ajuster les comportements, les activités ou les modalités d’intervention à l’urgence générée par la pandémie. Une deuxième stratégie, rapidement enclenchée, consiste à répondre de façon ciblée, adaptée et complémentaire aux efforts déployés, tant par le législateur public que par les autres grands acteurs sociaux de la gestion de crises. La troisième stratégie relève des actions de nature réparatrice à implanter afin de faciliter tant la gestion que la sortie de crise pandémique. Enfin, fort des apprentissages de cette catastrophe, d’origine naturelle et amplifiée par nos modes de vie, le secteur de la philanthropie, dans son ensemble, aura un rôle à jouer en matière de prévention et d’accompagnement afin que nos systèmes sociétaux soient prêts à répondre avec diligence et efficacité à d’autres évènements d’une ampleur similaire.

Revoyons des exemples d’éléments clés propres à chacune de ces stratégies aux contours encore non complètement définis et que nous serons appelés à observer et à préciser dans les prochaines semaines.

1.Adapter les activités philanthropiques pour faire face à la crise

Au Canada et au Québec, l’état d’urgence sanitaire a entraîné l’arrêt d’activités économiques, sociales et culturelles. Pour les personnes disposant de fonctions professionnelles permettant le télétravail, l’état d’urgence représente un moindre mal. Pour d’autres, soit elles ont dû arrêter de travailler, perdant ainsi leur principale source de revenus, soit elles continuent leurs activités, car leur travail est dit essentiel au bon fonctionnement de la société. Cette situation génère énormément d’insécurité et est source de stress et de tensions. Les mesures de redistribution financières mises en place par l’État fédéral[7], les provinces et les territoires représentent une forme essentielle de redistribution, mais cela ne permet pas de répondre à tous les situations et besoins rencontrés. Au Québec, les travailleurs autonomes ou salariés qui n’ont pas accès à l’assurance-emploi pourront recevoir jusqu’à 573 $ par semaine[8]. D’où l’importance de compléter l’agir des législateurs par des actions et des mesures ciblées, adaptées et innovantes afin de répondre aux besoins non comblés par les mesures gouvernementales. C’est autour de cette réalité que les interventions directes d’organisations de bienfaisance, dont les fondations publiques, privées ou communautaires, sont requises et que les ressources financières et humaines à la disposition de ces organisations sont appelées à jouer un rôle important pour intervenir là où l’action de l’État peut difficilement le faire.

Un des principaux défis posés par la crise du coronavirus provient de la distanciation physique et sociale imposée par les mesures de confinement. Si la situation fait émerger de nouveaux besoins, les besoins d’aide aux personnes ne doivent pas être négligés pour autant. Pendant la période de gestion du COVID-19, d’autres causes continuent de réclamer une attention particulière, et qui demandent parfois d’agir dans la proximité malgré l’état d’urgence sanitaire (soutien aux ainés, aux malades du cancer, etc.). Il est donc impératif de veiller au maintien des services essentiels aux personnes les plus vulnérables. Pour ce faire, différentes actions sont requises : il importe, par exemple, de renouveler les banques de bénévoles en mobilisant des personnes de moins de 60 ans, ou encore d’adopter des façons alternatives de donner du temps ou de l’argent afin de rejoindre des personnes dont le statut les rend invisibles ou inaccessibles à l’action des législateurs publics, telles que les personnes itinérantes ou les personnes dites sans chèque car non éligibles aux différentes mesures de sécurité sociale.

Concernant cette capacité d’adaptation, nous observons présentement une mouvance importante d’adaptation dans les façons de donner, du temps, de l’argent ou de mettre à la disposition de la population différents services. Les exemples sont nombreux et se multiplient de jour en jour :

  • formation de groupes d’entraide à l’échelle des quartiers via des plateformes virtuelles et mobilisations de dons en argent via la multiplication de sites de socio-financement (Sarrazin, 22 mars 2010[9]) ;
  • mise en place de fonds administrés par des organisations philanthropiques pour récolter les dons du public et intervenir rapidement auprès des populations les plus vulnérables (comme le fonds d’urgence du Centraide du grand Montréal)[10];
  • pressions exercées, sous le leadership d’Imagine Canada, par le milieu philanthropique canadien, sur le gouvernement du Canada pour générer un fonds spécial et des mesures spéciales, dont la formation d’un groupe de travail[11] afin de venir en aide directe à des organisations de bienfaisance ou communautaires ;
  • regroupement de travailleurs sur une base bénévole ou salariés pour offrir des activités (mobilisation élargie d’artistes et de travailleurs du monde de la culture), des services ou pour produire des biens essentiels au maintien de services de qualité en milieu hospitalier (exemple du regroupement de couturières).

Notons que des fondations, à l’image de la Fondation Chagnon, ont signifié, aux organismes soutenus des dispositions[12] afin que ces derniers aient la possibilité de rediriger les sommes allouées en fonction des urgences générées et observées en réponse à la pandémie. Aussi, différentes initiatives visent la mise à disposition de ressources financières d’urgence, par des fondations subventionnaires canadiennes ou québécoises, dans le but de soutenir financièrement des groupes communautaires et des œuvres de bienfaisance. L’urgence implique aussi le besoin d’innover en élargissant la vocation de fonds dédiés, pour des fondations communautaires ou publiques, ou encore, cela peut aussi signifier de devoir puiser dans la réserve de capitaux placée sur les marchés financiers.

Enfin, l’action adaptative est de nature cognitive. Les organisations philanthropiques ont besoin d’avoir accès à une information crédible et à des données fiables. Sur ce point, il importe à la fois de démarquer la bonne de la mauvaise information afin de prendre des décisions éclairées. Pour ce faire, il faut compter sur des médias rigoureux et sur un bon niveau de communication avec les milieux scientifiques. Une bonne information c’est non seulement une information juste et crédible, mais aussi une information capable de présenter une distance critique sur la réalité et donc de participer à réduire un peu la panique.

2. Joindre les efforts globaux de lutte mondiale contre la pandémie

Au-delà d’opter pour une posture ciblée adaptée à l’ampleur de l’état d’urgence sanitaire actuel, des organisations de bienfaisance sont aussi en mesure de jouer un rôle direct en appui à la gestion de la pandémie. Comment ? À l’image de la situation prévalant plus aux États-Unis qu’au Canada, en rendant rapidement accessible, dans les limites de leurs capacités et de façon complémentaire, davantage de ressources – financières et matérielles – afin de permettre aux organismes sur le terrain, aux systèmes de santé et au milieu de la recherche d’agir avec plus d’efficacité.

Au plan international, des actions d’envergure sont présentement posées. D’abord, une alliance a pris place entre la Fondation des Nations Unies, la Swiss Philanthropy Foundation et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) afin de mettre sur pied le COVID-19 Solidarity Response Fund. le 13 mars dernier, puis plus récemment le « Plan de réponse humanitaire » de l’ONU qui vise à amasser 2 milliards de dollars. Leur objectif est de recueillir les dons d’argent d’une grande diversité de donneurs de partout à travers le monde (individus, corporations et institutions) dans le but de supporter le travail de l’OMS qui intervient de manière globale afin de stopper la propagation du virus. Selon les données en date du 28 mars, le Covid-19 Solidarity Response Fund a déjà recueilli un peu plus de 112 millions de dollars auprès de 205 000 donateurs individuels et corporatifs.[13]. Des instruments financiers deviennent ainsi disponibles pour soutenir le travail de grandes organisations à l’échelle internationale.

À l’échelle nationale, des mises en synergie se font au sein de l’écosystème philanthropique étatsunien. À titre indicatif, nous observons une réponse forte de la part des plus grands philanthropes : la Bill & Melinda Gates Foundation a décidé de subventionner un programme qui permettra de délivrer des tests de dépistage du coronavirus à la maison pour la population de Seattle, une région particulièrement affectée[14]. La compagnie Amazone envisage, pour sa part, une façon de s’aligner à l’initiative des Gates en portant assistance dans la livraison à domicile de tests de dépistage[15]. Dans la même optique, les organismes caritatifs qui sont la propriété de Mark Zuckerberg et de sa femme Priscilla Chang vont, quant à eux, financer l’achat d’équipements qui permettront d’accélérer les dépistages dans la région Bay Area en Californie[16]. Jack Ma, le businessman chinois et fondateur de l’un des plus importants sites d’e-commerce au monde, Alibaba, s’est engagé à faire acheminer des millions de masques et du matériel médical en Afrique, où le nouveau coronavirus commence à faire des victimes[17].

3. L’accompagnement post-crise, une question de justice sociale

Nous ne savons pas combien de temps durera la crise. L’erreur serait de penser qu’une fois la pandémie endiguée à l’échelle internationale l’état d’urgence sanitaire aura pris fin. Certes, l’urgence sanitaire aura diminué, mais pas nécessairement l’état d’urgence face aux catastrophes ayant une origine naturelle amplifiée par l’action humaine, telle la situation provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2.

Face aux traumas générés par la pandémie, un accompagnement post-crise sera de mise. Dans le cycle d’une catastrophe, cette phase est dite de récupération. Il s’agit de soutenir, dans la mesure du possible, un retour à « la vie normale »[18]. Il y aura donc un avant et un après le COVID-19. Cet après sera marqué par des cicatrices et des blessures au niveau des personnes, des groupes et dans le tissu social. Cet après sera aussi marqué par le besoin de redéfinir « la vie normale » pour une meilleur normalité.

À titre indicatif, outre les accompagnements psychosociaux requis pour les personnes éplorées, la crise actuelle nous révèle l’émergence du racisme systémique. Les œuvres et organisations de bienfaisance doivent dès à présent envisager les actions à poser pour désamorcer ce type de comportements. Comment ? À titre indicatif, par un accompagnement réparateur envers les groupes sociaux qui auront été les plus durement affectés par la pandémie. Cet accompagnement s’inscrira dans les voies tracées par d’autres actions de prévention concernant la stigmatisation. Étant donné que plusieurs fondations et autres œuvres de bienfaisance sont impliquées de près sur des enjeux touchant l’inclusion sociale, une réflexion post mortem devra être menée pour sensibiliser la population sur les conséquences que causent ce genre de préjugés.

Rappelons que la pandémie engendre des effets différents d’un groupe social à l’autre. Nous sommes peut-être tous et toutes également concernés en ce moment, mais nous ne le sommes pas de la même façon[19]. Pendant que certaines personnes bénéficient de conditions particulièrement favorables, sont assurées d’un revenu garanti et peuvent continuer leurs activités professionnelles, beaucoup d’autres personnes, moins privilégiées, sont au front : les travailleurs-es dits indispensables, dont les « anges gardiens » qui répondent au bien commun. Certes, il importe de reconnaître l’importance de ces travailleurs-es pendant la gestion de la pandémie, mais il faudra bien aussi admettre que cette reconnaissance symbolique doit se concrétiser de façon réelle en institutionalisant de façon tangible et pragmatique dans le temps le travail réalisé par les gardiens et gardiennes des services dits essentiels.

Ce constat, en ce qui a trait aux disparités observables en situation de crise, soulève nécessairement des enjeux en matière de justice sociale puisque les dynamiques inégalitaires déjà présentes au sein de la société se font sentir avec plus d’acuité. Cette réalité est à garder en mémoire. Elle interpelle l’écosystème philanthropique, dont les fondations subventionnaires sur les actions à poser pour imaginer des façons de s’attaquer aux injustices en place.

4. Pour une « meilleure normalité », agir de façon préventive en transformant notre modèle civilisationnel

En terminant, il est important de garder en tête que l’avenir nous réservera d’autres catastrophes, naturelles ou culturelles. Le secteur philanthropique a ainsi un rôle à jouer relativement à une conceptualisation critique sur la configuration civilisationnelle qui serait la mieux à même de prévenir ou de négocier avec aisance les catastrophes à venir. À ce titre, nous observons aujourd’hui que les pays qui, conformément à la doctrine néolibérale, ont opté pour des politiques d’austérité en paient aujourd’hui le prix. En effet, ce type d’orientations budgétaires a eu de lourds impacts, notamment parce que les coupures ont réduit les effectifs dans les établissements de santé. À cet égard, il faut donc saluer le travail des fondations québécoises qui participent au Collectif des fondations contre les inégalités sociales[20], un Collectif qui a publiquement pris position, en appui à d’autres acteurs sociaux, pour rappeler le gouvernement québécois de Philippe Couillard à l’ordre concernant le respect de ses responsabilités sociales.

De plus, le présent moment d’arrêt représente une opportunité afin de réfléchir à la grande fragilité du régime économique au cœur de notre modèle civilisationnel, à savoir une économie mondiale axée sur le libre-marché et l’interdépendance généralisée des économies nationales. Nous observons aujourd’hui la grande fragilité de cette hyper-connectivité des sociétés. En plus d’avoir favorisé une propagation extrêmement rapide du virus sur tous les continents, celle-ci menace les chaînes d’approvisionnement et nous rappelle les bienfaits d’avoir une économie locale en santé. Sur ce point, les fondations peuvent mettre leur capital financier à contribution et, via des stratégies d’investissement d’impact et de finance solidaire, offrir des formes de financement assurant la viabilité financière des entreprises locales qui offrent des services essentiels aux communautés.

Consultez l’article parût dans LeDevoir ici: Face au virus, l’apport de la philanthropie

Consultez l’Article parût dans The Conversation Canada ici: Covid-19 : comment aider en temps de crise ou le grand défi de la philanthropie


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