Note de lecture « L’attachement social : formes et fondements de solidarité humaine »par Serge Paugam

Charles Duprez, Student – ESG / UQAM

Published on August 5 2025
couverture du livre l'attachement social : formes et fondements de la solidarité humaine

Le concept d’attachement social

L’individu est un être de liaisons, il ne peut vivre sans attaches. Ce postulat Durkheimien marque le fondement de l’enquête intellectuelle développée par le sociologue français Serge Paugam dans son ouvrage « L’attachement social : formes et fondements de la solidarité humaine » publié en 2023 aux éditions Seuil. Aboutissement d’une longue carrière sociologique à observer et penser les transformations du lien social dans les sociétés contemporaines, la contribution de Paugam met en valeur le concept d’attachement, jusqu’ici surtout développé en psychologie, notamment avec les travaux de Bowlby[1] et Ainsworth[2] sur l’attachement chez l’enfant.

Selon Paugam, l’attachement social représente le liant entre différentes formes de mises en relations sociales. De manière analytique, il se décline en quatre principaux types de liens, chacun renvoyant à une forme de moralité particulière :

  • le lien de filiation : qui est assigné à la naissance et qui correspond à la morale domestique ;
  • le lien de participation élective : qui renvoie à la morale associative ;
  • le lien de participation organique : propre au moralisme professionnel ;
  • le lien de citoyenneté : caractérisant la morale civique et l’univers de la citoyenneté.

Ces liens s’entrecroisent et permettent aux individus de s’attacher tant les uns aux autres qu’à leur communauté et société. Les liens constituent en quelque sorte la fabrique sociale qui encastre l’individu dans le sociétal, le rattachant à ses semblables et à la société. L’attachement social se retrouve dès lors au cœur de la régulation de la société.

Pour bien saisir l’importance de ces liens, il faut comprendre que chacun d’entre eux renvoie à une double dimension de protection et de reconnaissance. Protection que l’individu est en capacité de mobiliser dans les épreuves de la vie. Reconnaissance, comme source de valorisation sociale par le regard de l’autre et d’épanouissement personnel.

Autrement dit, ces liens représentent des ressources à la disposition et utilisables par l’individu pour répondre à son besoin anthropologique de « compter sur » et de « compter pour ».

Évidemment, la densité et la force de ces liens sont inégales, certains groupes sociaux étant mieux attachés que d’autres. À titre indicatif, les personnes vivant dans la grande précarité sont majoritairement entourées de personnes également en situation de précarité, ce qui peut certainement leur apporter une reconnaissance, en dépit du fait qu’elles peinent à bien offrir des opportunités de mobilité sociale. On peut alors parler d’un manque de protection : c’est une situation de mise en relations qui fragilise. À l’inverse, un individu qui souffrirait, dans l’attache dont il dispose, d’un manque de reconnaissance tout en étant tout de même protégé, pourrait se retrouver dans le cas typique d’une situation relationnelle qui oppresse.

L’auteur ne s’arrête pas là et expose, données à l’appui, que l’entrecroisement de ces liens représente une sorte d’empreinte sociétale qui caractérise les différentes formes de régimes sociétaux. En réalisant un travail statistique sur la base de données macrosociales regroupant 34 pays, Paugam propose une typologie de ce qu’il nomme les régimes contemporains d’attachement social. De tels régimes, indique-t-il, ont une fonction normative dans la façon dont les individus font société. Dès lors,il importe de voir comment l’attachement social est un :

« double processus, l’un s’exerce depuis les individus par les liens qu’ils tissent entre eux et avec la société, l’autre depuis la société par les normes sociales et juridiques qu’elle élabore et hiérarchise et auxquelles les individus sont contraints de se conformer » (p. 152).

De sa typologie, Paugam déduit quatre types de régimes, chacun renvoyant à la prééminence d’un type des quatre types de liens sociaux développés plus haut, à savoir, les régimes:

  • familialistes : fondés sur le lien de filiation;
  • volontaristes : reposant sur le lien de participation élective;
  • organicistes : découlant du lien de participation organique;  
  • universalistes : rendu possible par le lien de citoyenneté.

Sans surprise, des pays comme le Canada[3] ou les États-Unis[4] apparaissent comme étant classés dans la catégorie des régimes volontariste. Ils sont régulés par le lien de participation élective et fondés de prime abord sur la morale associative. C’est d’abord l’entre-soi électif qui permet une protection des individus, notamment via de grands réseaux associatifs, d’où l’importance du secteur philanthropique en accord avec la vision libérale de l’économie et de la charité partagée dans ces pays.

Les pays de l’Europe du Nord sont, eux, inscrits dans le type universaliste. Ils sont régulés par le lien de citoyenneté reposant sur la morale civique. La protection est d’abord d’ordre juridique, par l’intermédiaire de politiques de redistributions fondées sur le principe d’égalité.

C’est par le processus de socialisation[5] que s’opère cet entrecroisement des liens sociaux au niveau individuel comme collectif. Ce schéma d’entrecroisement va donc varier selon les sociétés, puisque les normes qui les régulent diffèrent.

Quels apports pour la philanthropie ?

Selon Fassin[6], nos sociétés sont entrées dans un « moment critique » marqué par une diversité et un enchevêtrement de crises issues de phénomènes distincts de nature environnementale, sanitaire, économique, politique, géopolitique, etc. Ces crises affectent le quotidien des individus et mettent à l’épreuve les différents liens qui leur permettent habituellement de se protéger et de s’intégrer dans l’espace social. Dans les régimes volontaristes, caractérisant la société canadienne, le tissu associatif regroupé autour des organisations de la société civile est au premier plan des formes de régulation de la société. Le secteur philanthropique y joue un rôle non négligeable en permettant le financement et l’organisation d’une diversité de groupes et d’actions qui fournissent une aide importante aux individus.

Dans le même temps, les bouleversements induits par les crises à répétition exercent des pressions en vue de transformer, pour maintenir ou renverser le système normatif institutionnel en charge de la cohésion sociale. On assiste partout – et cela est d’autant plus visible en regardant les enjeux environnementaux – à la faillite des institutions contemporaines à garantir la régulation des sociétés et la pérennité de leurs modes de production. Les individus en quête de repères ne peuvent plus se référer à des normes préétablies pour assurer la cohésion sociale de l’ensemble.

La grille analytique présentée par Paugam nous permet de dégager deux hypothèses centrales de travail pour mieux comprendre la métamorphose de la société et le rôle que pourraient y jouer les organismes philanthropiques.

Tout d’abord, si la force des liens sociaux est éprouvée dans ces différentes épreuves, le risque est d’autant plus grand pour les individus qui sont bercés, dirait Bourdieu, dans une illusion de protection par ces liens. Autrement dit ce n’est pas seulement la faiblesse d’un lien qui semble augmenter la vulnérabilité d’une situation, mais aussi l’illusion de sa force. Les inondations de Valence ou les incendies de Los Angeles sont de frappants exemples de faillites des institutions étatiques à protéger leurs citoyens et citoyennes.

Deuxièmement, lorsque le système normatif n’est plus en mesure d’assurer la protection des individus, les crises représentent une épreuve où ils doivent, pour leur survie, refonder l’ordre social qui les unit. Les liens s’affaiblissant dans ces épreuves, les individus ne sont plus en mesure de recevoir la protection anticipée. Évidemment, on ne peut s’empêcher ici de penser à l’arrêt drastique des financements de l’USAID par le duo Trump-Musk. À l’inverse, les liens qui agissent comme des ressources dans ces épreuves s’en trouvent renforcés.

L’exemple de la COVID-19 : le cas du Consortium Covid-Québec

De façon plus précise, l’ouvrage de Paugam permet d’éclairer certaines des évolutions récentes du secteur philanthropique québécois. Prenons l’exemple de la réponse québécoise à la crise sanitaire provoquée par la COVID-19.

Contrairement à la crise financière des subprimes (2007-2008), où le secteur philanthropique était plutôt resté en retrait, face à la crise sanitaire il s’est largement mobilisé. Très vite, il est apparu que des populations vulnérables étaient particulièrement exposées, à la fois face au virus lui-même, mais aussi aux mesures instaurées par le gouvernement, lesquelles ont réduit l’aide sur laquelle elles comptaient pour leur survie.

Face à l’urgence de la situation et aux besoins critiques de soutien du secteur communautaire, le premier réflexe de nombreuses fondations a été d’adopter des directives pro-actives afin d’assouplir leurs règles de reddition de compte ou d’alléger les modalités requises pour des octrois d’aide financière. Simultanément, des budgets supplémentaires ont été débloqués. Des fondations ont rapidement mis sur pied des fonds d’urgence ou ont directement contribué à des fonds établis par d’autres organisations. Comme l’indiquait André Pratte[7] auteur d’une enquête sur le sujet :

« si le milieu communautaire n’avait pas été comme d’habitude au rendez-vous, Montréal se serait effondrée. Le tissu social aurait été complètement perforé. C’est évident. Il y a des gens qui sont tombés entre les mailles, mais le communautaire a fait en sorte de garder Montréal à flot ». (Pratte, 2023, p. 25)

Dès le début de la crise sanitaire en sol québécois (mars 2020), un petit noyau de fondations ont uni leurs forces pour créer le Consortium philanthropique COVID Québec. Leur intention était de déployer des actions rapides, flexibles et percutantes, en offrant un soutien immédiat aux acteurs communautaires. Ce faisant, elles ont pu intervenir sur le terrain de manière agile, là où l’inertie gouvernementale était incapable d’une telle réactivité. Au total, c’est près de $12 millions qui ont été déboursés sur la période 2020-2021 par ce groupe de fondations. Ainsi, elles ont pris une place importante dans le tissu social communautaire, notamment en travaillant de près avec les tables de quartiers montréalaises ou auprès d’autres structures faisant office de nœud de l’engagement communautaire.

En lien avec la proposition théorique de Paugam, la pandémie a révélé de graves dysfonctionnements dans les systèmes de santé canadien et québécois. La bureaucratisation des actions de l’État lui permettait certainement de donner une certaine ampleur à ses actions, mais cela a rendu caduque la prise en compte des spécificités de chaque territoire et de différentes populations. De plus, s’est rapidement dessinée une « zone grise » entre les prérogatives de l’État et l’action philanthropique, donnant à ces dernières la crainte de se « substituer à L’État ».

Cette tension est révélatrice des points de frictions entre des liens sociaux de citoyenneté et des liens sociaux électifs pour assurer la protection de la société. Cela indique l’ambiguïté d’un système dans lequel les secteurs philanthropique et communautaire jouent un rôle central dans la régulation de la société, au côté d’un État également fort, empêchant une délimitation claire des rôles. Une zone grise existe donc, d’autant plus préjudiciable pour les populations que le manque de relations et de coordination entre organismes philanthropiques et l’État rendait la situation paradoxale. L’État reconnaissant l’importance des actions philanthropiques tout en étant incapable d’en assurer le relais et une institutionnalisation positive des apprentissages.

En choisissant tout de même d’intervenir dans ces zones grises, les fondations se sont positionnées comme des acteurs capables d’agir rapidement pour encourager la solidarité dans les quartiers, tout en veillant à mobiliser le secteur communautaire, les acteurs institutionnels locaux et la population. Elles ont ainsi, en partie, œuvré à redéfinir le rôle de la philanthropie dans les situations de crises contemporaines, modelant d’autant plus le tissu social.

La solidarité est une ressource sur laquelle les acteurs sociaux peuvent compter pour faire face aux différentes épreuves qu’ils traversent. Il n’en a pas été autrement dans les épreuves de la COVID-19 où les groupes affectés ont, en fonction de leurs structures sociales, pu miser sur des formes de solidarités différentes pour assurer leur besoin de protection. La vulnérabilité des sociétés comme des individus face aux crises ou aux catastrophes n’est, en cela, jamais le fruit du hasard, mais toujours le résultat de configurations sociales particulières.

Les crises font apparaître de nouvelles exigences de solidarité propres au déploiement de nouvelles formes de conscience collective. Face à cela, l’ouvrage de Paugam nous invite à penser les relations qui lient les individus entre eux et à la société, pour en observer les transformations et être en mesure de prévenir les risques de désagrégation sociale et d’anomie. C’est bien là, probablement, l’un des plus grands enjeux des sociétés contemporaines : permettre aux individus de continuer de faire corps dans un monde qui ne cesse de se recomposer. Ainsi, il est légitime de se demander quel rôle le secteur philanthropique pourra jouer à l’avenir et de quelle manière il s’insèrera dans le tissu social existant et sera en mesure d’en bonifier les contreforts.


[1] Voir par exemple Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss. Basic Books.

[2] Voir par exemple Ainsworth, M, S. (1989). Attachments beyond Infancy. American Psychologist 44(4) 709‑16. https://doi.org/10.1037/0003-066X.44.4.709

[3] On regrettera ici que la base de données développée ne permette pas de raffiner davantage les contextes géographiques, pour s’intéresser par exemple au Québec et non au Canada pris comme un tout.

[4] Les transformations récentes de l’administration américaine par l’entremise du président Trump semblent fortement renforcer ce processus, faisant des États-Unis l’archétype du régime d’attachement volontariste.

[5] Une socialisation que Paugam rapporte à trois dimensions : l’intériorisation des normes, l’habitus (Bourdieu) et la mémoire collective (Halbwachs).

[6] Voir Fassin, D. (2022). La société qui vient. Seuil.

[7] Voir notre note de lecture de l’excellent ouvrage d’André Pratte : https://philab.uqam.ca/en/home-blog/note-de-lecture-les-anges-oublies-par-andre-pratte/

  • Charles Duprez
    Charles Duprez
    Student
    ESG / UQAM

How to cite this publication

Charles Duprez. (2025). Note de lecture « L’attachement social : formes et fondements de solidarité humaine »par Serge Paugam, [Blog], PhiLab – Canadian philanthropy partnership research network, https://philab.uqam.ca/en/note-de-lecture-lattachement-social-formes-et-fondements-de-solidarite-humaine-par-serge-paugam/

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