Entrevue avec Sonia Labrecque – Directrice générale de la Fondation J. Armand Bombardier

Laurence Croteau, Co-coordinator and communications manager – UQAM – PhiLab

Published on June 30 2025



Sonia Labrecque œuvre au sein de la Fondation J. Armand Bombardier depuis près de seize ans. Elle a occupé le poste de directrice des services administratifs pendant huit ans, avant d’assumer, depuis, les fonctions de directrice générale.


Le cas de la Fondation J. Armand Bombardier est particulier puisque c’est une fondation familiale privée qui détient un grand lien avec la marque de l’entreprise. Comment cela se traduit au sein de la Fondation? 

La fondation est une fondation familiale puisque 8 personnes de la famille siègent au conseil d’administration.  Au total, ce sont 13 membres ainsi que 2 observateurs qui siègent au conseil d’administration. La Fondation a été créée en 1965 et les fonds de départ proviennent bien évidemment de la compagnie Bombardier. De 1965 à 2002, nos activités se développaient autour de fonds de dotation. Par la suite, nous avons développé des fonds totalement dédiés aux dons. 

Bien que la source de financement initiale provienne de l’entreprise, est-ce qu’il y a une autonomie, une zone d’intervention qui est propre à la fondation? 

Il m’importe de mentionner que nous sommes autonomes face aux décisions grâce à un « comité des dons » au sein de la fondation qui guide nos décisions en fonction de différents facteurs.  

La dotation a porté fruit et a généré des revenus. Nous recevons parfois des dons occasionnels, notamment de certains membres de la famille, ainsi que de BRP (Bombardier Produits Récréatifs). Il faut préciser qu’il y a eu une scission entre Bombardier et BRP, de sorte que notre lien direct avec Bombardier est désormais moins présent. Toutefois, notre relation avec BRP se maintient, notamment parce que nos guides assurent les visites de l’usine. 

Nous avons un musée, qui accueille environ 40 000 visiteurs chaque année à Valcourt et qui existe depuis 1970. En plus de ce musée, nous gérons un centre culturel où nous présentons des expositions d’art et qui comprend également une bibliothèque. L’ensemble de ces activités philanthropiques est pris en charge par la Fondation. Elles sont financées grâce aux rendements générés par le portefeuille d’investissements. 

Les sommes sont placées dans différents fonds sous la supervision d’un comité de placement. C’est en grande partie grâce aux performances du marché que nous parvenons à maintenir nos activités, et ce, malgré le fait que nous ne recevons plus de dons depuis 2014. 

En consultant le site web de la Fondation, on remarque la présence du musée, du centre culturel et de la bibliothèque. Ces activités semblent être des actions philanthropiques liées à la Corporation et au nom Bombardier, en lien avec son activité économique. Est-ce le cas?

La Fondation est complètement libre et autonome, sans lien avec la Corporation. Les employés de la Fondation ne sont d’ailleurs pas rémunérés par celle-ci. La majorité des activités sont bien des activités philanthropiques propres à la Fondation. Parmi celles-ci, on retrouve la réception d’écoles et des programmes scolaires proposés tant au centre culturel qu’au musée, ainsi que diverses activités organisées par le musée qui relèvent de la philanthropie. 

Croyez-vous que l’image de la « marque Bombardier » sert, malgré tout, la Fondation? Puis, auprès des jeunes générations, qui sont particulièrement sensibles aux enjeux environnementaux, est-ce qu’elle représente un atout pour les actions de la Fondation sur le terrain ou pour le recrutement? 

La mission de la Fondation est à la fois de perpétuer l’œuvre humanitaire de Joseph-Armand Bombardier — un homme très engagé dans sa communauté — et de contribuer à la réalisation des responsabilités sociales associées au nom Bombardier. Certains facteurs liés à l’épanouissement des collectivités guident les décisions de dons. Si la Fondation a déjà eu un rayonnement pancanadien, elle a dû recentraliser ses activités en raison du nombre croissant de demandes, se concentrant désormais surtout sur l’Estrie, Montréal et Toronto. J’admets que cette concentration géographique rejoint en partie les zones où Bombardier est aussi active aujourd’hui, mais je précise que les décisions sont prises de manière autonome. 

Notre force de frappe provient avant tout des actions menées par la Fondation, plus que de son nom. La fondation a d’ailleurs obtenu la certification GreenStep Or au printemps, ce qui est particulièrement rare. Il s’agit d’un processus rigoureux, comprenant 87 questions et couvrant de nombreux aspects environnementaux. Nous sommes très fiers de cette reconnaissance, qui témoigne concrètement de notre engagement environnemental. Peu d’établissements disposent actuellement de cette certification, ce qui nous permet de nous démarquer. 

Qu’en est-il de la perception qu’ont les organismes de bienfaisance des démarches de la Fondation. Font-ils la distinction entre la Fondation et l’entreprise Bombardier, malgré le partage du même nom, et comment cette confusion éventuelle est vécue? 

Auprès du grand public, la distinction entre Bombardier et BRP est souvent floue. Même la notion de fondation est parfois mal comprise. Toutefois, dans le milieu philanthropique, ces différences sont généralement bien connues, notamment auprès des partenaires rencontrés dans le cadre de nos activités ou des actions de renforcement des capacités. Je reconnais que cette confusion subsiste dans l’esprit de certaines personnes. 

Il est parfois difficile de faire saisir la nature exacte de la Fondation. Le fait que nous comptons une cinquantaine d’employés surprend souvent, tout comme la mission particulière de la Fondation. Contrairement à la majorité des musées qui créent une fondation pour lever des fonds, notre situation est inversée. Nous sommes avant tout une fondation qui possède un musée destiné à perpétuer la mémoire du fondateur, ce qui nous rend uniques. 

Lorsqu’on travaille au sein de la Fondation, on comprend bien sa mission et son fonctionnement. La Fondation appuie plusieurs organismes de façon récurrente et cherche à établir des liens solides et durables avec eux. 

Je remarque, avec un certain amusement, que la tendance actuelle est à la « philanthropie de proximité », une approche que la Fondation pratique depuis toujours. Une autre évolution récente dans le secteur consiste à aider les organismes à se consacrer pleinement à leur mission plutôt qu’à multiplier les redditions de comptes. Sur ce plan également, la Fondation se démarque : nous avons abandonné depuis plusieurs années l’obligation de rapports écrits, préférant des suivis oraux. Nous soutenons aussi la mission globale des organismes, et non seulement des programmes précis, une pratique encore peu répandue parmi les fondations. 

La mission de la Fondation mentionne la contribution à la responsabilité sociale de l’entreprise Bombardier. Ce concept n’était probablement pas formulé de cette manière à l’origine, puisqu’il s’agit d’un terme relativement récent. Existe-t-il chez Bombardier une réflexion spécifique pour définir cette responsabilité sociale selon la vision de la famille ? Ou bien la Fondation se situe-t-elle plutôt dans une conception générale? 

C’est une excellente question. Une attention particulière est apportée pour que les bourses remises au nom de Joseph-Armand Bombardier demeurent cohérentes avec les valeurs de la Fondation. Ces valeurs ont évolué au fil du temps, et l’équipe s’assure aujourd’hui que tous les fonds de dotation sont utilisés en accord avec cet esprit. 

Toutefois, à ce stade, une réflexion plus large et structurée au niveau du conseil d’administration n’a pas encore été formellement entreprise. La présidente et moi suivons actuellement une formation en gouvernance, ce qui nourrit des réflexions sur ces enjeux et pourrait possiblement conduire à un exercice de planification stratégique. Je ne peux pas dire que cette démarche est déjà amorcée, mais qu’elle fait partie des perspectives envisagées. 

Est-ce que la Fondation entretient encore certaines relations avec l’entreprise Bombardier, notamment sous d’autres formes que le soutien financier? Par exemple, si la Fondation bénéficie de la mise à disposition d’employés ou de locaux. 

Il n’existe pas véritablement de soutien logistique de ce type. Toutefois, une collaboration existe principalement autour du déploiement des expositions temporaires au musée. La Fondation cherche toujours à faire preuve d’ingéniosité dans la conception de ces expositions et fait donc appel à l’expertise de professionnels, autant chez BRP que chez Bombardier. Nous avons la chance de pouvoir compter sur ces compétences spécialisées toutes proches et les entreprises répondent généralement très positivement à ces demandes de collaboration. 

Un comité a également été mis en place pour mieux orienter les dons vers la région de Toronto, un milieu que la Fondation connaît moins bien. Des personnes qui travaillent dans l’entreprise contribuent à identifier les besoins locaux et à guider les démarches philanthropiques. 

Puis, il y a certainement de la communication entre les entreprises et la Fondation. Il ne s’agit pas d’une relation formelle ou structurée, mais plutôt de contacts réguliers avec des interlocuteurs chez Bombardier. L’entreprise dispose d’un comité composé d’employés qui recueillent des fonds auprès de leurs collègues et décident ensuite de leur répartition. La Fondation échange avec eux pour mieux connaître leurs priorités et partager de l’information. 

Ces échanges nous permettent de bénéficier mutuellement de nos expertises respectives. Lorsque nous identifions une cause commune et que cela correspond aux orientations de la Fondation, nous pouvons faire un don conjoint plus significatif. Si le comité des dons de la Fondation approuve la démarche, nous allons alors de l’avant ensemble. 

Pourquoi la Fondation a choisi de conserver le nom Fondation Bombardier plutôt que d’en adopter un autre pour mieux se distinguer de l’entreprise? 

Il existe un fort sentiment d’appartenance. Je vous rappelle que le conseil d’administration compte huit personnes pour qui le nom Bombardier évoque avant tout la famille, bien plus que la compagnie. Pour ces administrateurs, il s’agit d’une histoire familiale et d’un héritage. 

Pour beaucoup d’entre eux, Joseph-Armand Bombardier n’est pas seulement une figure emblématique : c’est leur grand-père. Les fondatrices, qui étaient les filles de M. Bombardier, ont pris leur retraite, mais la dimension familiale demeure très présente. 

La volonté de créer une fondation figurait d’ailleurs dans le testament de Joseph-Armand Bombardier, qui, à 54 ans, avait souhaité la mise en place de cette structure philanthropique. Ce sont sa femme et ses trois filles qui ont fondé la Fondation. 

Dès l’origine, la philanthropie était un domaine confié aux femmes de la famille, alors que la gestion de l’entreprise revenait principalement aux hommes. Aujourd’hui, deux de ses petits-fils participent également, mais la genèse de la Fondation remonte aux quatre fondatrices qui ont commencé ce projet autour d’une table de cuisine en 1965. 

Il existe un sentiment d’appartenance très fort. C’est le cœur de la Fondation, un lien familial qui dépasse largement la question de l’entreprise. 


Merci à Sonia Labrecque pour ce riche échange et pour la générosité avec laquelle elle a partagé son expérience et ses réflexions.

  • Laurence Croteau
    Co-coordinator and communications manager
    UQAM – PhiLab
  • Fondation J. Armand Bombardier
    Fondation J. Armand Bombardier
    Partner

How to cite this publication

Laurence Croteau. (2025). Entrevue avec Sonia Labrecque – Directrice générale de la Fondation J. Armand Bombardier, [Blog], PhiLab – Canadian philanthropy partnership research network, https://philab.uqam.ca/en/entrevue-avec-sonia-labrecque-directrice-generale-de-la-fondation-j-armand-bombardier/