Philanthropie québécoise et aide aux personnes âgées au temps de la COVID-19

Par Patricia Gazzoli , Collaboratrice de recherche et chargée d’enseignement à l’École nationale d’administration publique et à l’U. du Québec à Montréal (UQAM)
Par Alexandra Tanguay-Verreault , Finissante à la Maitrise en travail social, UQAM
Par Geneviève Dugré, BA, MA , Étudiante en droit du travail et de la protection sociale, UQAM
Par Lucie Dumais , Professeure titulaire à l’École de travail social, UQAM
12 novembre 2021

En 2019 et 2020 nous avons mené une enquête* sur deux fondations philanthropiques, de grande et de petite tailles qui interviennent dans le créneau des services aux personnes âgées à Montréal et dans trois régions du Québec. Partant de l’idée que différentes pratiques caractérisent le champ de la philanthropie, notre recherche visait à identifier quels rôles ces deux fondations jouent ou veulent jouer en complément à l’État. Concrètement, sur la base de 45 entretiens (avec 55 personnes) et de documents, notre étude a porté un regard sur ces fondations et sur les acteurs du terrain qui offrent des services ou représentent les intérêts des publics desservis dans ce créneau. Nous nous sommes intéressées aux liens qu’elles entretiennent avec ceux-ci et avons interrogé leurs effets structurant dans le temps. Nous amorcions les entrevues en région en dehors de Montréal lorsque la COVID-19 s’est invitée à notre étude. Notre article présente donc nos constats sur la réaction des fondations et des organismes face à cet événement majeur, lequel a particulièrement affecté les personnes âgées. Nos résultats rendent compte d’une certaine diversité d’effets, mais aussi, ils témoignent de la convergence de pratiques et de dynamiques régionales dans la façon dont ces fondations sont liées aux organismes subventionnés.

Les réactions des fondations : deux styles de soutien aux organismes

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Crédit photo: Alexandra Tanguay-Verreault

Les personnes dirigeantes et employées des fondations que nous avons interrogées rapportent une pluralité de points de vue, parfois même contradictoires, mais montrant leur implication soutenue envers les organismes qu’elles subventionnent. Sans en faire un constat ferme de recherche, les deux fondations ont réagi différemment pour le soutien à l’adaptation et à la stabilisation des services des organismes. Les différences s’expliqueraient notamment par la flexibilité d’action de l’une et par la puissance de moyens de l’autre, mais aussi par les attributs distincts des organismes sondés (variant selon leur mission, leur taille) et par la mobilisation locale des réseaux communautaires et de services sociaux. Les profils personnels des personnes dirigeantes auraient également teinté les réactions distinctes face à la pandémie.

Deux types de réactions sont observables. La plus petite fondation a rapidement établi contact avec les organismes subventionnés. Des montants modestes ont été offerts à ceux-ci pour mettre en œuvre les adaptations nécessaires face à la pandémie, comme l’offre de services à distance ou l’achat de matériel de protection. Ces montants revêtaient une grande signification pour les organismes financés, comme l’a rapporté une directrice d’un organisme qui soulignait son appréciation et même son soulagement de savoir que « quelqu’un s’intéressait » à leurs difficultés sur le terrain. « La fondation X, ils sont proches des projets qu’ils financent… C’est [la fondation] qui m’a approchée […] ils nous ont envoyé 4 200$ […] ils ne sont pas en attente qu’on leur dise quoi que ce soit. »

La plus grande fondation a annoncé rapidement la continuité des financements même s’il y avait eu arrêt temporaire de certains services, car ces montants constituaient généralement une portion significative des revenus des organismes aidés. Elle a également ajourné le processus de reddition de comptes dû à la fin de l’année financière. La fondation reconnait qu’elle n’aurait pu agir autrement étant donné les ralentissements d’activités entre autres causés par la réduction de la main-d’œuvre disponible et la décision des gouvernements de reporter les dates de déclaration d’impôt. Beaucoup d’organismes avaient modifié ou stoppé leurs services en raison des mesures sanitaires obligatoires et avaient reporté leurs assemblées générales ; peu d’entre eux avaient été en mesure de produire leur état financier durant l’été 2020 et de produire une reddition de comptes sur la base des prévisions budgétaires initiales.

Les deux fondations ont organisé des canaux de partage d’informations et de soutien. La plus petite a utilisé des plateformes de médias sociaux pour faire circuler les témoignages du quotidien des organismes ou des personnes aux prises avec la crise. La plus grande a organisé des rencontres hebdomadaires entre ses représentantes de différentes régions pour partager la réalité vécue et développer un réseau d’entraide. Avec le soutien d’une université, elle a créé un groupe Facebook pour faciliter les échanges entre environ 300 organismes sur des pratiques inspirantes visant à contrer l’isolement des personnes âgées ou de leurs proches. Enfin, dans une région en particulier, la fondation a fait des efforts pour offrir à distance un soutien psychosocial aux intervenantes des organismes.

Les réactions des organismes subventionnés : s’adapter vite, révéler ce qui fait l’essentiel

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En début de pandémie, au printemps 2020, l’arrêt de certains services, voire la fermeture temporaire de la majorité des organismes que nous avons sondés, a laissé place à différentes initiatives de la part de ceux-ci. Là où certains se sont ingéniés à maintenir leurs services, d’autres se sont concentrés à réorganiser ceux jugés essentiels, tels que la livraison d’épicerie et de repas à domicile, et même à les intensifier. Néanmoins, d’autres services pourtant cruciaux ont été stoppés, comme les centres de jour, les groupes de soutien ou l’accompagnement aux consultations médicales (dont bon nombre avaient été annulées ou reportées). Dans l’immédiat, il a été nécessaire d’ajuster ces services essentiels aux restrictions pandémiques. Par exemple, la plupart des organismes ont investi dans l’achat de matériel de protection avant que, plus tard, une partie de ce matériel leur soit fournie par le réseau public des CISSS (Centres intégrés de santé et de services sociaux) dont ils sont partenaires.

Les heures d’ouverture et le mode de fonctionnement des organismes ont été modifiés en fonction de la main-d’œuvre disponible et des restrictions sanitaires. Ainsi, l’offre de répit en groupe est devenue un répit individuel. Dans quelques cas, il a fallu procéder à une réorganisation des lieux de travail pour satisfaire aux exigences de distanciation physique : par exemple, la cuisine d’un organisme a été déménagée dans un nouveau local. La plupart des responsables d’organismes ont souligné leur agilité à s’adapter aux nouvelles situations, mais ont reconnu que le ralentissement ou l’arrêt de plusieurs services au début de la pandémie ont eu un impact non négligeable sur les personnes âgées et leurs familles. Ainsi, les personnes âgées ont été doublement atteintes : si d’un côté les principales victimes de la COVID-19 étaient celles hébergées, de l’autre, celles qui restaient à domicile ont vu diminuer les services qui leur étaient offerts.

Plus tard en cours d’année, d’autres initiatives se sont développées. Peu à peu les services de soutien et de formation (aux bénéficiaires, aux proches et au personnel) ont basculé en ligne ou par téléphone selon les capacités des organismes. Quelques services offerts à distance, comme les lignes d’information, ont élargi leurs heures d’ouverture. Lorsque possible, les employé·e·s des organismes ont poursuivi leurs activités en télétravail. Face à la réduction marquée du nombre de bénévoles, en général des personnes plus âgées, quelques services ont été réaménagés et des organismes ont fait appel à la plateforme gouvernementale « Je bénévole » afin de combler les ressources manquantes. Le personnel aussi a été réduit en fonction de l’offre de services. Dans une tendance générale, les organismes ont essayé d’éviter les congédiements et ont fait des efforts pour stabiliser le personnel resté en poste, par exemple, en lui offrant plus d’heures de travail.

Soulignons, dans une des régions observées, la formation concertée d’une cellule de crise autour du CISSS, laquelle réunissait des organismes communautaires et la plus grande des deux fondations étudiées. D’autres initiatives, plus personnelles de la part des personnes dirigeant cette fondation ou certains organismes donataires, ont eu lieu. À titre indicatif, grâce à ses habilités en programmation et son réseau de contacts, un dirigeant d’une des fondations a collecté et installé du matériel informatique pour faciliter les communications. Autre exemple, une dirigeante d’un organisme s’est portée volontaire pour faire l’épicerie des personnes qui ne pouvaient faire leur marché et deux autres ont reporté leurs projets de retraite face à l’urgence pandémique.

Les perspectives

À l’été 2020, la réouverture progressive de services et la planification de nouvelles priorités en temps de déconfinement ont redonné un souffle d’espoir aux dirigeant·e·s d’organismes communautaires sondés. Toutefois, le scénario était loin d’être clair, notamment en raison de la deuxième vague de la pandémie qui a fortement atteint les régions hors de Montréal.

Interrogées sur l’avenir, les personnes responsables des fondations ont réitéré leur volonté d’assurer un lien de confiance avec les organismes donataires concernant les enjeux de financement. Mais elles avaient bien peu de détails à fournir sur les moyens d’y parvenir. Des organismes, quant à eux, ont fait état de leurs inquiétudes, craignant ne plus pouvoir aider des bénéficiaires en raison du manque de personnel. D’autres organismes ont fait part d’une diminution de personnes dans leur bassin de bénévoles ou présageaient des difficultés à embaucher ou à retenir du personnel salarié, surtout face à la concurrence du réseau public de santé et de services sociaux qui, rappelons-le, lançait des campagnes de recrutement massif avec offre de salaires dépassant largement les échelles offertes par le secteur communautaire.

Fait notoire, la présence même des bénévoles a été remise en cause par un organisme qui a constaté l’efficience des services effectués par des professionnel·le·s. Certains organismes ont dit avoir profité de la pandémie pour remettre en question leurs services ainsi que la manière de les offrir. Ils faisaient alors écho aux transformations des services de santé, comme la téléconsultation, rendant désuet le service d’accompagnement pour visites médicales.

En guise de conclusion, trois choses ont toutefois été énoncées avec assurance et assez unanimement :

1. les besoins des personnes âgées à domicile ne diminueront pas, tout au contraire;

2. le financement des organismes devra être assuré de manière plus stable, par tous les bailleurs de fonds, étatiques ou philanthropiques;

3. l’insécurité provoquée par la pandémie de COVID-19 a souligné à nouveau les défaillances du système de santé et des services sociaux envers les personnes âgées et leurs familles.

 

*Étude financée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada et dirigée par Lucie Dumais, avec les cochercheurs Christian Jetté (U. de Montréal), Sylvain Lefèvre (UQAM) et Marco Alberio (Université du Québec à Rimouski et Alma Mater Studiorum Università di Bologna)

Pour aller plus loin

Lectures complémentaires

Alberio, M. (2018) Supporting carers in a remote region of Quebec, Canada: how much space for social innovation? International Journal of Care and Caring, v.2, n°2, 197-214.

Dumais, L., P. Gazzoli, C. Jetté, S. Lefèvre (2020). L’influence des fondations en matière de soutien à domicile au Québec, dans T.Aguilera, M.Rouzeau (dir.) Le Gouvernement des solidarités. Enjeux sociopolitiques et territoires d’action, Boulogne : B.Levrault, p. 169-84.

Dumais, L., avec la coll. de P. Gazzoli, C. Jetté et S. Lefèvre (2018). Le soutien à domicile et aux proches aidants : une incursion nécessaire de la philanthropie ? Note de recherche, Bulletin Web du PhiLab, [en ligne 28 novembre] https://philab.uqam.ca/.

Jetté, C., C. Lenzi, L. Dumais, Y. Vaillancourt (2016). Le rôle des milieux associatifs dans l’intervention à domicile auprès des aînés. Une mise en perspective France-Québec, Revue TEF Travail emploi formation, n°14 : 23-41. https://metices.centresphisoc.ulb.be/sites/default/files/centre_metices/uploads/REVUE-TEF-14-2016_0.pdf.