Philanthropie de proximité : le bénévolat en période de Covid-19

Par Diane Alalouf-Hall , UQAM - Doctorante en sociologie, chercheure et coordonnatrice de PhiLab Québec
Par David Grant-Poitras , UQAM - Doctorant en sociologie et chercheur à PhiLab-Québec
08 mai 2020
Cet article fait partie du Hors-Série#1 de l’Année phiLanthropique 2020

 

Au Québec comme partout ailleurs, la pandémie de la COVID-19 provoque un état d’urgence sans précédent. Un point positif, nous observons une multiplication des gestes de solidarité, d’entraide ou de générosité représentant l’esprit civique des Québécois et des Québécoises[1]. Dans toutes les régions du Québec des bénévoles se sont inscrits et ont formé des groupes d’entraide pour soutenir les plus vulnérables d’entre nous[2].

Cette philanthropie de proximité[3], à la fois victime de la Covid-19 et solution au bon fonctionnement social des quartiers, a dû s’ajuster au cours des dernières semaines : mesures de distanciation, bénévoles confinés, matériel de sécurité, etc. En d’autres termes, permettre leurs actions habituelles avec des contraintes sanitaires et sociales supplémentaires. Cette philanthropie de proximité va certainement prendre encore plus d’importance avec l’appel du gouvernement Legault du 26 mars dernier invitant les Québécois et Québécoises à joindre un groupe d’entraide.

Dans ce contexte de pandémie mondiale, quel rôle pour le bénévolat ? Comment faire mieux avec moins ? Est-ce que cette crise va redessiner le bénévolat ? Notre article permet de faire l’état de la situation sur le bénévolat au Québec. C’est aussi une occasion de mettre en lumière le travail des bénévoles qui participent au mieux-être social à l’année longue dans l’ombre[4]. Ces bénévoles reçoivent actuellement une part des reconnaissances collectives adressées à l’origine au personnel soignant, tels que le #ClapForCarers[5] au Royaume-Uni et le #OnApplaudit[6] en France, lesquels consistent tous deux à applaudir les personnes en première ligne depuis les pas des portes et les balcons.

 

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solidarités COVID-19Le bénévolat un acteur essentiel au mieux-être social en souffrance

Le travail bénévole est important non seulement pour chaque personne qui fait du bénévolat, mais aussi pour l’ensemble de la société canadienne. Selon le rapport 2011 sur la situation du volontariat dans le monde des Nations Unies, « le volontariat profite à la fois à l’ensemble de la société et à la personne qui se porte volontaire en renforçant la confiance, la solidarité et la réciprocité parmi les citoyens et en créant délibérément des opportunités de participation »[7]. En 2017, lors de sa dernière enquête, le Réseau de l’Action bénévole du Québec (RABQ) estimait que 38% des Québécois et des Québécoises âgés-es de 15 ans et plus pratiquaient des activités bénévoles pour le compte de différents organismes[8]. Ces bénévoles sollicitent du financement, donnent des conseils, rendent service à des personnes âgées, préparent et livrent des paniers de nourriture, agissent auprès de groupes de jeunes, occupent des postes au sein de conseils d’administration, etc. La liste est longue. Dans l’ensemble, les Canadiens-nes s’investissent beaucoup dans leur communauté et permettent aux OBNL d’offrir des programmes et des services à des millions de leurs concitoyens-nes. Nous constatons toutefois que les taux de bénévolat varient considérablement selon la province et le territoire, et l’âge.

Si Le Devoir était alarmiste en 2017 dans un article « Le bénévolat à son plus bas en dix ans »[9], la situation est bel et bien plus critique aujourd’hui. Le ministre du Travail, Jean Boulet, a évoqué le besoin « criant » de bénévoles, afin de venir en aide aux personnes âgées et handicapées, aux personnes itinérantes et à ceux et celles vivant avec un problème de santé mentale[10]. Le Premier ministre François Legault a appelé le 26 mars les Québécois et les Québécoises qui en ont la capacité à s’impliquer bénévolement[11] pour aider la province à traverser la crise du coronavirus. À cet effet, a été lancé la plateforme web « Je contribue Covid-19 »[12], laquelle centralise les curriculums des personnes prêtes à s’engager. À celui-ci s’ajoute le portail web «jebénévole.ca»[13], qui a été adapté pour répondre à la pandémie et jumeler les organismes en manque de bras aux personnes qui ont du temps à offrir. Par ailleurs, le gouvernement fédéral a annoncé être à la recherche de bénévoles ayant une expérience médicale afin d’aider le personnel soignant. Santé Canada est en train de créer une base de données de volontaires spécialisés dans laquelle les provinces et les territoires pourront puiser pour aider à retrouver les personnes qui ont été en contact avec des cas positifs, à recueillir des données et à fournir une capacité d’appoint aux hôpitaux. Le processus de candidature en ligne a été lancé il y a plusieurs semaines[14].

Les ainés, ces bénévoles confinés

Le maintien des services aux personnes les plus vulnérables repose sur une solidarité de proximité. Les bénévoles et proches aidants composent ce bassin des « premiers répondants » de la philanthropie et viennent élargir le geste philanthropique. Or, le principal effet de la crise du coronavirus est de nous contraindre au confinement, augmentant encore un peu plus les besoins des personnes les plus vulnérables. Si les besoins courants d’aide aux personnes n’ont pas disparu, d’autres se sont ajoutés. Les aînés, qui représentent la plus grande part de bénévoles au Québec avec 26% du bassin québécois en 2017[15], sont actuellement les personnes les plus vulnérables au virus SARS-CoV-2[16]. Il faut à la fois les remplacer dans les banques de bénévoles et répondre à leurs besoins : briser l’isolement social, aider avec les nouvelles technologies pour faire l’épicerie en ligne, faire garder les animaux de compagnie en cas de séjour à l’hôpital[17], etc.

Par exemple, le refuge multiservice Lauberivière a pris des mesures pour limiter la propagation de la COVID-19 et maintenir ses services d’hébergement et de soupe populaire[18]. Le problème, c’est qu’il lui manque des bénévoles pour servir les repas. Même constat pour la Société Saint-Vincent-de-Paul (SSVP) : la banque alimentaire et la boutique d’objets de seconde main ont dû cesser leurs activités. Le manque de bénévole fait en sorte que des familles défavorisées, à l’image de la situation prévalant à Saint-Léonard, ont soudainement perdu l’accès aux services de proximité.

Les aînés bénévoles étant absents, il y a une augmentation des besoins en bénévolat et une baisse des bénévoles expérimentés. Face à cette situation inquiétante, de nombreux bénévoles séniors ont décidé de continuer leurs activités bénévoles[19]. Certains organismes, comme Santropol Roulant[20], misent sur les appels téléphoniques afin de briser l’isolement social tout en respectant la distanciation de sécurité. D’autres organisations, comme Chez Nous dans le quartier Mercier-Est de Montréal, se réorganisent pour faire face à l’impossibilité de compter sur des bénévoles de 70 ans et plus[21].

Le bénévolat au temps de la COVID-19 : un don à haut risque

Bien que le besoin de bénévole soit criant, le climat politique institué à des fins de contrôle populationnel vient faire obstacle aux efforts de sollicitation. En effet, il y a une espèce d’injonction paradoxale, du moins en apparence, dans le fait de demander à la population de sortir faire du bénévolat tandis que les autorités publiques insistent chaque jour sur l’importance de rester confiné pour contenir la propagation du virus. Les individus se trouvent ainsi tiraillés entre l’impératif de prudence, dont l’isolement physique est l’expression ultime, et les invitations à l’entraide par des gestes concrets, dont le bénévolat dans les places névralgiques de la pandémie nous fournit le meilleur exemple.

Face à un tel contexte, il va de soi que l’ensemble des mesures adoptées pour garantir une plus grande sécurité sanitaire aux bénévoles viendra aplanir ce paradoxe. Si les personnes ont le sentiment que leur engagement bénévole ne représentera pas de risque pour leur santé, sans doute seront-elles plus enclines à se déconfiner pour aller donner un coup de pouce là où l’urgence est la plus aigüe. Or, qu’en est-il concrètement des efforts destinés à la protection des bénévoles ?

Ces efforts peuvent prendre essentiellement trois formes.

D’abord, il s’agit naturellement de rendre accessible des équipements de protection pour réduire les risques de contamination. Il ne faudrait surtout pas que les nouveaux effectifs bénévoles deviennent des vecteurs de propagation du virus. Or, une première difficulté vient de la rareté des équipements de protection, tels que les masques spécialisés par exemple. C’est l’une des raisons pour lesquelles des étudiants-es en médecine aux États-Unis, par exemple, se portent volontaires pour des tâches non médicales, telles que le gardiennage d’animaux et la garde d’enfants.

Ensuite, dépendamment de l’environnement de travail au sein duquel ils et elles seront placés-es, les bénévoles doivent recevoir les formations adéquates, et ce, autant sur le plan professionnel que sanitaire. Les bénévoles en renfort dans les CHSLD doivent apprendre en mode express les bases de l’assistance aux personnes âgées en perte d’autonomie. Ils ou elles doivent simultanément apprendre un ensemble de règles et les procédures leur permettant de bien se protéger. À cet effet, la Croix-Rouge est venue aider le CIUSSS de l’ouest de Montréal en offrant des formations d’une demie journée à celles et ceux qui se portent volontaires pour venir prêter main-forte dans les CHSLD et les résidences pour aînés[22]. Ces formations servent d’entrée de jeu à enseigner les bons usages des matériels de protections ainsi que les habitudes sanitaires à adopter[23].

Enfin, au même titre que les travailleurs-euses essentiels-les, il faut impérativement prévoir des moyens pour protéger la santé mentale des bénévoles : notamment pour ceux et celles qui travaillent directement auprès des personnes infectées par le virus. En raison de l’environnement de travail souvent décrié dans les CHSLD et les centres d’hébergement pour personnes âgées, il faut s’attendre à ce que l’expérience de plusieurs bénévoles s’avère éprouvante, voire même traumatisante. En témoignent les hauts taux d’absentéisme chez les travailleurs-euses du réseau de la santé[24], une situation fort susceptible de venir intensifier la pression sur les bénévoles. Il importe ainsi de prendre garde à l’épuisement professionnel et moral des bénévoles. De plus, dès l’instant où se manifestent des signes de détresses psychologiques, les bénévoles devraient être informés-es des services d’aide existant avant de développer des dépressions et autres troubles mentaux.

 

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Au même titre que les anges-gardiens du personnel de la santé et les secteurs en première ligne, les bénévoles sont, eux aussi, indispensables et prennent des risques pour le bien commun. Ces hommes et femmes ont également besoin d’un environnement de travail sécuritaire, ce qui en appelle au devoir de diligence des organismes : encadrement informatif et multiplications des modalités de protection. À cet effet, la Croix-Rouge canadienne joue un rôle très important avec les formations qu’elle dispense aux bénévoles. Toutefois, les petits organismes qui souffrent déjà de la situation risquent de ne pas avoir les ressources suffisantes pour entreprendre des actions aussi encadrées. Il serait alors opportun de voir se multiplier les formes de collaboration destinées à offrir un environnement sécuritaire à toutes et tous les bénévoles. C’est un minimum à leur offrir afin de rétribuer leur générosité.

 

Bibliographie

 

[1] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1676262/coronavirus-groupes-entraides-reseaux-sociaux-abitibi-temiscamingue ; http://www.tvrs.ca/blog/covid-19-longueuil–entraide-et-solidarite.

[2] https://www.facebook.com/notes/%C3%A9quiterre/covid-19-groupes-facebook-dentraide-par-r%C3%A9gion/3142751059069796/.

[3] Alalouf-Hall, D, Fontan, J.M. et Grant-Poitras, D. (2020).  Face au virus, l’apport de la philanthropie , Le Devoir, 3 avril 2020.

https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/576341/face-au-virus-l-apport-de-la-philanthropie?fbclid=IwAR2RzaAYNRnDU2xOUaxrFLEg79POOPLQyaFQJb4QEUVh3noCr8-HdvD7p7g

[4] C’est grâce aux actions bénévoles cumulées, que plus de deux millions de bénévoles québécois favorisent la création et l’accès à la richesse sociale, communautaire, culturelle et humaine pour le bien-être des citoyen.ne.s du Québec.

Alalouf-Hall, D. (2017). Québec : bénévoles recherchés?, PhiLab.

Québec : bénévoles recherchés ?

[5] https://clapforourcarers.co.uk.

[6] https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/paris/grand-paris/coronavirus-tous-nos-fenetres-20-heures-applaudir-personnel-medical-1802094.html.

[7] Volontaires des Nations Unies. 2011. Rapport sur la situation du volontariat dans le monde : valeurs universelles pour le bien-être.

[8] https://www.rabq.ca/admin/incoming/20180618151309_rapport.pdf.

[9] https://www.ledevoir.com/economie/495691/benevolat.

[10] https://www.lapresse.ca/covid-19/202003/26/01-5266563-le-quebec-a-un-besoin-criant-de-benevoles.php.

[11] https://lactualite.com/actualites/francois-legault-appelle-les-quebecois-au-benevolat-2/.

[12] https://jecontribuecovid19.gouv.qc.ca/Inscription.aspx.

[13] https://www.jebenevole.ca.

[14] https://www.cbc.ca/news/politics/federal-government-seeks-volunteers-1.5521514.

[15] RABCQ, 2018 op.cit.

[16] https://theconversation.com/coronavirus-pourquoi-le-risque-de-deces-est-il-plus-eleve-pour-les-hommes-et-les-personnes-agees-136883.

[17] https://www.spca.com/covid-19-qui-prendra-soin-de-vos-animaux/.

[18] https://www.lesoleil.com/actualite/covid-19-manque-de-benevoles-a-lauberiviere-2a4f8b2273ba13ce4471a1c0ab29e258.

[19] https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/854/benevolat-aines-confinement-coronavirus-covid19?fbclid=IwAR3tmso-HWTmw1twKnkJRNg5gdS1ZNO09NHmTpu3NPEa_JLaZhMii_Y9iy4.

[20] https://santropolroulant.org/fr/2020/03/comment-aider-le-roulant/.

[21] https://journalmetro.com/local/mercier-anjou/2432270/organismes-se-reorganisent-en-periode-de-crise/.

[22] https://www.lapresse.ca/covid-19/202004/18/01-5269926-la-croix-rouge-forme-des-volontaires-pour-les-chsld-de-montreal.php

[23] Dans le même esprit, il y a aussi le Service aux entreprises et de formation continue de la Commission scolaire de Laval qui est venu aider à la formation des bénévoles dans le CHSLD Villa Val des Arbres à Laval, un établissement durement affecté par le COVID-19. Voir : https://www.lapresse.ca/covid-19/202004/21/01-5270216-formation-express-pour-les-benevoles-dans-un-chsld-prive-de-laval.php

[24] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1698334/covid-19-coronavirus-employes-absents-reseau-sante-quebec