Philanthropie subventionnaire et juxtaposition des crises : Dépasser une normalité paradoxale 

Par Jean-Marc Fontan , Co-directeur du PhiLab
Par Diane Alalouf-Hall , Doctorante
Par David Grant-Poitras , Coordonnateur du PhiLab Québec
10 novembre 2021

Dans ce texte, nous actualisons notre pensée en ce qui a trait aux registres d’action par lesquels les fondations subventionnaires peuvent jouer un rôle pertinent face aux crises.

Au printemps 2020, en période de confinement sanitaire COVID-19, à la suite de l’ampleur des feux de brousse en Australie¹, en toile de fond des mouvements Black Life Matters et #Me Too, il était concevable d’espérer l’entrée en scène d’une nouvelle normalité. Notre équipe de travail avait alors produit une infographie représentant quatre registres d’action à prendre en considération par les fondations subventionnaires :

 

Fondations subventionnaires

 

Presque deux années se sont passées et nous constatons que ces pistes d’action sont toujours pertinentes, que l’étiolement de la crise sanitaire s’est traduit par l’adoption d’une nouvelle normalité. Laquelle s’avère moins prometteuse et encore plus problématique que la précédente : maintien de contraintes sanitaires, inflation des prix, difficultés d’accès à un emploi pour les personnes fortement éloignées du marché du travail, et ce, malgré la pénurie de main-d’œuvre; niveau du salaire minimum insuffisant pour sortir de la pauvreté… 

Certes des avancées ont été réalisées, des apprentissages ont nourri des repositionnements et facilité des prises de décision.  

  • Nous pensons, à l’importance qu’a prise la posture Égalité, Diversité et Inclusion en milieux organisationnels et institutionnels. Cette approche a fait du chemin dans nombre de secteurs de la société, y compris au sein des écosystèmes philanthropiques canadiens et québécois.2  
  • Nous pensons aux actions récentes qui furent posées par une coalition d’organisations de l’écosystème philanthropique canadien en vue de réformer la Loi de l’impôt sur le revenu relativement aux quotas de déboursement des fondations subventionnaires3. Une hausse des quotas de 3.5 à 5% des revenus placés sur les marchés financiers par des fondations canadiennes rendraient disponibles 1.3 milliards de dollars pour soutenir des causes philanthropiques4. 
  • Nous pensons aux différents appels et aux mesures innovantes prises par un certain nombre de fondations pour intégrer les objectifs de développement durable des Nations Unies dans leur mode de gestion de leur organisation et dans les paramètres à respecter de leur programme philanthropique5. 
  • Enfin, nous pensons aux fondations qui ont réellement su utiliser les constats et les apprentissages découlant de la conjoncture actuelle pour re-calibrer, revoir, redéfinir ou ajuster leur programme ou même leur approche philanthropique en s’engageant, à titre indicatif, dans une démarche philanthropique fondée sur la confiance6. Ces fondations demeurent elles aussi minoritaires en nombre par rapport à celles qui se contentent toujours de regarder la tempête suivre son cours. 

Oui, des avancées intéressantes ont été accomplies par certaines fondations subventionnaires, mais le courant auxquelles elles font face, lui, a pris de la vigueur. La crise sanitaire a affecté de façon inégale les populations7. De façon évidente elle a plus affecté les populations les plus vulnérables. En rendent compte les travaux de notre collègue Adam Saifer8. Si l’ampleur de cette incidence nous était mal connue, maintenant, nous connaissons avec plus de précision cet impact. Un impact qui ne s’estompera pas avec les effets positifs de la vaccination sur la propagation du coronavirus, car un autre facteur à impact négatif a pris le relais : l’inflation. Si les pouvoirs publics ont réussi à ériger une passerelle pour traverser la crise sanitaire à l’aide de mesures providentielles, le peu de ressources financières engrangées est maintenant la proie des effets de l’inflation. 

La flambée actuelle des prix passe inaperçue pour les populations bien nanties. Elle est inquiétante pour celles moins nanties et dévastatrice pour les personnes disposant de faibles et très faibles revenus. Même effet sur les organisations et les entreprises. Les mieux adaptées et dotées en ressources vont affronter avec succès les turbulences actuelles alors que celles les moins bien nanties, tant en ressources qu’en capacités vont vivre des moments très difficiles et possiblement disparaître.  

En bout de ligne, ce sont des emplois, souvent précaires, qui ne sont plus disponibles. Ce sont des services de première ligne qui sont réduits en nombre ou qui disparaissent. Encore là, les populations les moins nanties en capital social, culturel ou économique et les plus visées par des mesures ou mécanismes discriminants subiront de plein fouet les effets inflationnistes.  

À rebours de cette tendance économique qui entraine un nombre croissant d’individus dans le précariat, les fondations pourraient ajouter leurs voix aux organisations, déjà nombreuses, qui plaident pour une faire passer le salaire minimum de 13.50 à 18 dollars de l’heure comme le propose un regroupement d’organisations syndicales et communautaires ou encore à 20 dollars de l’heure comme nous invite à y penser le président de COGECO, monsieur Louis Audet. Les fondations pourraient aussi mettre à contribution leur influence sur les autorités publiques et défendre l’instauration de mesures fiscales progressives, ce qui rendrait possible l’adoption de programmes ambitieux pour resolidifier notre filet social (le revenu minimum garanti étant un bon exemple de programme pour consolider le filet social existant).  

Les quatre registres que nous avions identifiés sont toujours pertinents. Alors que s’amorcent les réflexions et les débats autour de la relance post-COVID, nous en ajouterions un cinquième : agir avec diligence, leadership partagé et engagement pour faciliter l’instauration d’un Green New Deal sociétal. La conférence de Glasgow sur les changements climatiques – la COP 26 – place momentanément les projecteurs sur la crise climatique. Le grand horizon transformatif qui fait consensus est 2050. Dans les faits, cet horizon est atteignable à la condition que nous nous mettions tous et toutes, dès maintenant, en mode actif à visée transformative. Ce « Nous collectif » doit fondamentalement reposer sur un dialogue social élargi et inclusif et se traduire en mesures concrètes.  

Les fondations subventionnaires, de concert avec des mouvements sociaux et les acteurs – privés, publics ou sociaux – désirant réellement s’investir pour une transition sociale et écologique, ont la capacité de donner un second souffle à l’espoir partagé de construire collectivement une nouvelle normalité. 

 


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