La philanthropie ivoirienne à l’épreuve de la COVID-19 : de l’engagement aux difficultés rencontrées

Par Konan Jean Claude Kouadio , Docteur en Sociologie, Laboratoire Interdisciplinaire de Recherches en Innovations Sociétales (LIRIS) : EA 7481, Université de Rennes 2
08 novembre 2022

Le présent article retrace le rôle joué par la philanthropie ivoirienne pendant la période COVID-19. Il témoigne de l’engagement de la philanthropie durant cette période et des pratiques nouvelles ayant émergé dans le fonctionnement des fondations. Il aborde également la manière dont ces dernières ont été éprouvées en termes de difficulté, mettant en exergue la fragilité de la philanthropie ivoirienne.

L’engagement de la philanthropie en plein COVID-19

À l’instar du reste du monde, l’impact économique et social de la COVID-19 a été sans précédent en Côte d’Ivoire. Cette réalité tangible est caractérisée par une baisse de la croissance économique passant de 7% du PIB avant la crise sanitaire à 1,8%1 en 2020. Il s’en est suivit l’aggravation de l’état de pauvreté des populations. Preuve à l’appui, la Banque mondiale (2020) signale qu’un million d’ivoiriens ont basculé dans la pauvreté du fait de la COVID-19. Face à cette pauvreté galopante, la philanthropie s’est montrée active sous trois formes : la chaîne de solidarité, la solidarité COVID-19 et les fondations ayant poursuivi leurs activités habituelles.

La chaîne de solidarité

La chaîne de solidarité est un dispositif philanthropique mis en place par le ministère de la Solidarité et de la Lutte contre la pauvreté. La chaîne de solidarité vise à mobiliser des dons financiers et en nature auprès des personnes morales et physiques, donc qui sont ensuite redistribués aux personnes vulnérables. « La chaîne de solidarité a permis de mobiliser des vivres et des non vivres, un peu de partout : les fondations, les entreprises, les ONG, les particuliers etc. Ils nous ont fait beaucoup de dons pour soutenir toutes les personnes vulnérables du fait de la COVID » (Virginie Yapo, directrice de la solidarité, ministère de la solidarité et de la lutte contre la pauvreté).

philanthropie ivoirienne COVID-19

Chaîne de solidarité organisée par le ministère de la Solidarité

La solidarité COVID-19

La solidarité COVID-19 est une initiative de la fondation Magic System qui a décidé d’orienter exclusivement pendant la période d’urgence sanitaire ses actions vers la pandémie et ses conséquences. Il s’agit à travers ce programme, de la distribution de vivres et d’autres biens aux populations démunies. Dans la mise en œuvre de ce programme, la Fondation Magic System a été rejointe par la Fondation Didier Drogba et bien d’autres organisations. Cette synergie d’action a permis à plus de 11 000 familles des communes d’Abidjan et des localités de l’intérieur de bénéficier des dons en argent et de produits alimentaires de première nécessité2.

philanthropie ivoirienne COVID-19

Don aux populations d’Attinguié dans le cadre de la solidarité COVID-19
(Fondation Magic system)

Les fondations ayant poursuivies leurs activités habituelles

Si l’urgence sanitaire a conduit certaines fondations à réorienter leur priorité, d’autres ont fait le choix de poursuivre leurs activités habituelles. Le volet COVID venait en second plan des fondations ayant déjà pour domaine d’intervention la santé. C’est-à-dire qu’elles profitaient des activités habituelles qu’elles menaient pour inclure la sensibilisation sur la COVID : « au nord, on faisait des sensibilisations sur les mutilations génitales, on faisait des petits rassemblements qui ne pouvaient pas excéder plus de 50 personnes, mais quand on finit, on incluait la sensibilisation sur la COVID » (Mamadou Dosso, responsable programme, fondation Djigui La Grande Espérance).

Des fondations, comme la Fondation La Rentrée du Cœur, ont poursuivi leur programme de construction et de réhabilitation d’infrastructure scolaire. Son secrétaire général s’est exprimé en ces termes pour décrire l’approche utilisée. « On n’a pas arrêté nos activités, on a continué en plein COVID. On a terminé un projet qu’on a commencé pratiquement en février 2020 et on l’a livré à la rentrée scolaire, en même temps on a enchaîné sur un nouveau projet au niveau de Bouaké à Biabou » (Yves Roland Kouamé).

Les efforts consentis par la philanthropie pour aider l’État à freiner l’ampleur de la pauvreté occasionnée par les effets de la COVID conforte la fonction de la philanthropie en tant que système de protection sociale3. Nonobstant ces efforts, les organisations philanthropiques ont été impactées par la COVID-19 d’une manière ou d’une autre. Pour certaines d’entre elles, l’impact s’est limité à l’adoption de nouvelles pratiques ou de nouvelles méthodes de fonctionnement à la suite des mesures sanitaires en vigueur. Alors que pour d’autres, l’impact s’est présenté sous des formes sévères ayant conduit, par moment, à l’annulation des programmes.

Changement de pratique et difficultés éprouvées par les fondations

Les changements intervenus

La COVID est en soi un phénomène « social total » dans le sens où elle a affecté tous les domaines de la vie sociale4. En ce qui concerne les fondations, les mesures prises par les autorités en vue de freiner la propagation du virus ont contraint celles-ci à inventer de nouvelles manières de fonctionner. C’est ce qui explique, dans le cas de la Fondation Djigui La Grande Espérance, la réduction du nombre de personnes lors de ses activités sur le terrain. On pouvait également constater, au niveau du siège social de cette fondation, que la permanence se faisait par rotation en nombre réduit pour éviter le plus de contact. Dans cette optique, le télétravail a été initié pour permettre à l’ensemble de l’équipe de pouvoir travailler tout en restant au domicile. « D’abord on travaillait par rotation pour éviter le plus de contact. On travaillait par vidéoconférence. Même le travail avec les partenaires se faisait aussi à distance » (Mamadou Dosso, responsable programme, Fondation Djigui La Grande Espérance).

Les difficultés éprouvées

Hormis les changements intervenus, les fondations ont éprouvé des difficultés d’ordre financier pour deux raisons.

Premièrement, les entreprises qui constituent les principaux donateurs et donatrices des fondations n’étaient plus aptes à donner en raison des conséquences économiques de la COVID sur leurs propres activités. Par ricochet, les fondations se trouvaient impactées par la situation pandémique. « La crise sanitaire a éprouvé et continue d’éprouver tout le monde. La fondation ICA est financée intégralement par les partenaires c’est à dire les entreprises. Du coup si les entreprises sont en difficulté, ça veut dire que la fondation est en difficulté donc ça nous impacte considérablement » (Madame Yao, directrice de la fondation ICA).

Deuxièmement, les mesures sanitaires prises par l’État imposent l’annulation des dîners de gala au cours desquels des fondations collectent des fonds pour leurs activités. Ainsi, l’annulation des galas de la Fondation Children of Africa et de la Fondation ICA ont été constaté en 2020. Sous cette contrainte budgétaire, les fondations ont vu leurs activités à la baisse. Celles plus impactées ont préféré annuler leur programme : « Pour nos partenaires qui sont des grosses entreprises, la crise COVID a réorienté leur priorité … Ce sont les dons de ces entreprises qui constituent le budget pour financer le programme, du coup s’il n’y a plus de don, il n’y a plus de portefeuille dédié au programme de bourse, on a complètement annulé le programme » (Athanase Okaingni, directeur des opérations de la Fondation Bénianh).

En somme, la crise sanitaire a mis en exergue les forces et les faiblesses de la philanthropie ivoirienne. Par force, on a vu comment elle a permis de mobiliser les ressources au profit des populations vulnérables, mais dans le même temps, la persistance du virus et ses effets ont mis en évidence sa fragilité. Cette fragilité est liée à l’état de dépendance financière des fondations vis-à-vis leurs donateurs ou donatrices. On comprend mieux la cause de cette fragilité avec Ludovic Tournès qui, traitant de cette problématique, a montré que les relations de dépendance financière limitent les libertés d’action des fondations5. Ce qui sous-entend que l’état de dépendance ne permet pas à celles-ci d’être opérationnelles en toute situation, d’autant plus que leur fonctionnement est influencé par les décisions des donateurs ou donatrices comme cela est avéré pour la Fondation Bénianh et la Fondation ICA.

La leçon apprise de la situation pandémique générée par la COVID-19 est que les fondations ivoiriennes ont intérêt à gagner en autonomie si elles veulent davantage créer de la valeur. Atteindre cet idéal suppose de penser de nouvelles stratégies de mobilisation des ressources et bien évidemment de privilégier de plus en plus d’alliances entre fondations, comme celles qui ont été tissées à partir du Programme solidarité COVID-19.

 

 

Notes de bas de page

[1] Banque Mondiale (2020). « Côte d’Ivoire 10e rapport sur la situation économique : l’impact de la COVID-19 sur les entreprises et les ménages ivoiriens », Washington, Banque mondiale.

[2] Fondation Magic System (2020). « Lutte contre l’épidémie du covid-19 : Élan de solidarité en faveur des milliers de familles vulnérables du district d’Abidjan et de l’intérieur du pays », http://fondationmagicsystem.org/solidarite-covid-19/, consulté le 14-08-2021.

[3]Duvoux, N. (2018). « Les valeurs de la philanthropie », Informations sociales, 196 -197, pp. 38- 46. Voir aussi Duprat, C. (1996 et 1997), Usage et pratiques de la philanthropie. Pauvreté, action sociale et lien social, à Paris, au cours du premier XIXe siècle, Paris, Comité d’histoire de la sécurité sociale, volume 1, 1996 et volume 2, 1997.

[4] Agier, M. (2020). Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur, Paris, Premier Parallèle.

[5] TOURNÈS, L. (2010), L’argent de l’influence : Les fondations américaines et leurs réseaux européens, Paris, Autrement.