Face à l’urgence climatique, les fondations canadiennes sont appelées à rejoindre le mouvement #PhilanthropiePourleClimat

Par David Grant-Poitras , Coordonnateur PhiLab Québec, Étudiant au doctorat en Sociologie
15 octobre 2021

Face à l’urgence climatique, les fondations canadiennes sont appelées à rejoindre le mouvement #PhilanthropiePourleClimat

Ces dernières années ont donné à voir un secteur philanthropique canadien plus engagé, capable de prendre position publiquement sur des enjeux de société et de déployer des ressources importantes face aux crises que traversent les collectivités. Maintenant que la communauté scientifique nous invite à réduire substantiellement – et vite! – les émissions de GES pour freiner le réchauffement climatique [1] , d’influentes organisations se sont unies pour lancer un appel pour l’Engagement de la philanthropie canadienne sur le dérèglement climatique

L'engagement de la philanthropie canadienne sur le dérèglement climatique

En réponse à une démarche internationale et de façon collaborative, Fondations philanthropiques du Canada (FPC), Fondations communautaires du Canada (FCC), Environment Funders Canada (EFC) et le Cercle sur la philanthropie et les peuples autochtones au Canada (le Cercle), se sont regroupées pour lancer une initiative canadienne visant à mobiliser la majorité des acteurs philanthropiques du pays. L’appel canadien se veut une invitation à s’engager dans des actions climatiques de façon urgente, intensive et accélérée. 

Dans cet article, nous présentons un état de situation sur cette mobilisation philanthropique afin d’en dégager l’origine, le sens et la portée. Quel est l’historique de sa mise en œuvre? En quoi il se distingue de l’appel international coordonné par WINGS? Comment le fait de répondre à cet engagement permettra de transformer l’action des fondations par rapport à l’enjeu posé par les changements climatiques? Pour répondre à ce questionnement, nous avons mené un travail d’enquête jumelant entretiens semi-dirigés, avec les représentant·e·s des organisations ayant coordonné l’Engagement (FPC, FCC, EFC et le Cercle), et collecte de la documentation pertinente produite dans le cadre de cette initiative. 

Nous retracerons ici la genèse de l’Engagement et poursuivrons avec une analyse approfondie du contenu de la démarche d’action qu’il propose. Cela nous permettra d’identifier les principaux chantiers sur lesquels l’Engagement entend faire progresser l’action climatique des fondations. Dans un article à venir dans la prochaine édition du Mensuel PhiLab, nous présenterons des exemples concrets d’actions prises par des fondations en réponse à leur prise d’engagement pour participer à la lutte contre les changements climatiques.

 

Genèse de l’Engagement de la philanthropie canadienne 

#PhilanthropiePourleClimatL’idée de rallier les fondations issues d’un même écosystème philanthropique afin qu’elles intensifient leurs efforts en matière de lutte aux changements climatiques n’est pas originaire du Canada, mais une idée importée d’Europe. La toute première initiative du genre, le Funder Commitment on Climate Change, est apparue au Royaume-Uni en novembre 2019 sous l’impulsion de l’Association of Charitable Foundations. L’approche préconisée consistait à interpeller indistinctement toutes les fondations établies dans ce pays pour qu’elles reconnaissent, d’un côté, les risques grandissants liés à l’évolution du climat, et, de l’autre côté, qu’elles s’engagent à mobiliser leurs ressources pour s’attaquer aux causes des changements climatiques et/ou en apaiser les effets négatifs via des mesures adaptatives. Victime de son succès, l’idée a rapidement fait boule de neige sur le continent européen, inspirant des démarches similaires en Espagne, en France et, plus récemment, en Italie [2].

Se diffusant ensuite au-delà des frontières nationales dans lesquelles l’appel pris naissance, le mouvement de la philanthropie pour le climat est devenu une affaire continentale en décembre 2020 avec la mise sur pied de l’European Philanthropy Coalition for Climate. Cette initiative fut pilotée par l’organisation Donors and Foundations Networks in Europe (Dafne). Ce réseau européen a poursuivi sur sa lancée et s’est élargi afin de se donner une ambition résolument internationale au courant de l’été 2021. L’organisation WINGS a été approchée et a accepté de prendre en charge la responsabilité d’élargir à l’échelle internationale l’appel pour un engagement des fondations du monde entier. Wings héberge ainsi l’International Philanthropy Commitment on Climate Change [3]

Pour faciliter la diffusion de cet appel à l’Engagement, WINGS est supporté par une quarantaine d’associations philanthropiques (dont font partie FPC et FCC), lesquelles représentent environ 22 000 fondations et bailleurs de fonds à l’échelle mondiale. 

Tableau 1 : Liste des engagements de la philanthropie pour le climat, de novembre 2019 à septembre 2021

 

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Ce petit retour en arrière nous indique que, loin d’être une initiative isolée, l’appel pour un Engagement de la philanthropie canadienne s’est intégré à un mouvement global en lui donnant une dimension nationale. Ainsi, le Manifeste de l’Engagement international est enchâssé dans l’Engagement canadien. Les fondations signataires grossissent ainsi les rangs d’une communauté mondiale d’organisations unies sous la bannière #PhilanthropiePourleClimat. Ces organisations sont bien résolues à créer une mobilisation sans précédent en vue de la COP26 [4], moment où l’attention médiatique portée aux changements climatiques sera maximale. Par conséquent, en réponse à l’urgence climatique et à l’image des autres fondations signataires du monde entier, les fondations canadiennes sont en mesure d’exprimer leur intention de centrer leurs efforts autour des sept piliers d’action [5]

 

Pourquoi une version canadienne de l’Engagement?

Pourquoi se doter d’une version canadienne alors que la mobilisation est déjà coordonnée à l’échelle mondiale? En revenant sur la manière particulière dont cette initiative s’est déployée, on comprend que c’est essentiellement pour des raisons stratégiques. Effectivement, avant que l’Engagement soit lancé officiellement le 7 octobre dernier, PFC a mené des consultations auprès de 32 fondations représentatives de l’écosystème philanthropique subventionnaire canadien. Une des préoccupations des répondant·e·s était de lier l’enjeu des changements climatiques aux spécificités canadiennes de la réalité environnementale, sociale et économique. 

Afin de rappeler l’importance de contextualiser chaque situation nationale, un préambule a été ajouté en introduction du manifeste de l’Engagement international. Ce préambule présente plusieurs données clés, tels que des éléments factuels sur l’impact des changements climatiques sur notre territoire, des informations rappelant l’empreinte carbone très élevée du Canada, sans oublier des éléments normatifs eu égard au devoir des fondations de favoriser un développement inclusif, soutenable et régénératif. Sur ce dernier point, soulignons le rôle clé du Cercle, lequel a rejoint le comité de coordination afin que la réponse des fondations à l’urgence climatique s’accompagne d’une reconnaissance substantielle des droits et responsabilités des autochtones [6]

 

L’initiative canadienne permettra des avancées sur trois fronts 

Penchons-nous maintenant sur le contenu de la démarche à laquelle l’Engagement convie les fondations canadiennes. En quoi cet appel participe à la montée en importance de l’enjeu des dérèglements climatiques et de la protection de l’environnement ? Nous pensons que, dans l’éventualité où un nombre significatif de fondations adhérent à cette cause, l’Engagement permettra des avancées significatives, et ce, à trois niveaux. 

  1. Reconnaître et traiter le dérèglement climatique comme une crise

Une première contribution de l’Engagement – et non la moindre – est d’amener le milieu philanthropique à reconnaître la gravité des risques que fait peser le dérèglement du climat, d’où la nécessité d’agir prestement pour changer la donne. 

Si rien n’est fait, les impacts du dérèglement climatique peuvent réduire à néant notre travail qui est de faire progresser l’équité, la santé, la lutte contre la pauvreté, la prospérité économique, les droits autochtones, les droits de la personne, en particulier ceux des personnes qui sont les plus à risque d’être affectées de façon disproportionnée par ces changements. Globalement, en tant qu’acteurs philanthropiques, nous œuvrons pour avoir un impact positif pour les communautés et contre les menaces et le dérèglement climatique peut mettre en péril notre mission. (Introduction à l’Engagement du texte canadien)

Un tel acte de reconnaissance à des implications majeures. Il affirme que la crise climatique représente une menace suffisamment importante et universelle pour qu’elle cesse de relever uniquement de l’engagement des fondations à finalité environnementale. L’enjeu climatique est central au point qu’il devrait devenir une responsabilité à assumer par l’ensemble des fondations, qu’importe leur mission, leur statut ou les ressources à leur disposition. En faisant cela, l’Engagement élève la lutte aux changements climatiques au rang de « méta-cause sociale », au sens où l’on considère que toutes les sphères d’activités au sein desquelles travaillent les fondations seront à terme impactées si rien n’est fait. 

En faisant du climat une question commune à toutes les fondations, nous pouvons nous attendre à une plus grande affluence de ressources philanthropiques. Pour y arriver, beaucoup de travail reste à réaliser afin que l’environnement devienne la cause des causes. À l’heure actuelle, l’environnement se rapproche encore de ce que les chercheurs Taïeb Hafsi et Saouré Kouamé appellent « une cause invisible » [7]. En effet, il importe de rappeler que l’environnement est encore loin d’être un secteur d’activité prisé par les fondations [8]

2. Promouvoir un rationnel axé sur la justice sociale

Une seconde contribution de l’Engagement tient au mode de pensée qui est mis de l’avant pour réfléchir à la transition vers des sociétés à faible intensité carbone. Autant dans le texte du préambule que dans le texte du manifeste international, nous observons une volonté d’arrimer la question climatique à celle de la justice sociale. En faisant cette jonction, on s’inscrit en porte à faux avec les approches environnementales qui font l’apologie des solutions marchandes centrées sur des avancées technologiques comme seules options valables face à la crise. On fait ainsi un pas de côté par rapport à ce que le philosophe Frédéric Neyrat nomme « l’éco-modernisme » [9], un paradigme encore dominant qui réduit le dérèglement climatique à une opportunité de modernisation de l’économie via la conquête de nouveaux marchés. Ici, on encourage plutôt les fondations à se saisir de la crise pour penser à des changements systémiques, lesquels impliquent une redéfinition des rapports sociaux et du projet de société. 

Cette mise en œuvre d’une transition écologique « socialement juste » passe en premier lieu par une transition épistémique, élément sur lequel l’Engagement canadien insiste en affirmant que « le Canada a beaucoup à apprendre de la gérance autochtone ». Comme l’explique Kris Archie, directrice générale du Cercle, les cultures autochtones intègrent une dimension temporelle beaucoup plus à même de construire une relation durable avec l’environnement.

Le leadership autochtone est fondamental pour répondre à l’urgence climatique. Notre intendance est apparue à l’aube des temps et est centrée sur la langue, les droits et les responsabilités intergénérationnelles à l’égard de toute vie, de la terre, de l’eau et de l’air. La réponse d’aujourd’hui à la crise climatique doit s’appuyer sur cette sagesse et reconnaître la souveraineté autochtone. (Notre traduction)

En valorisant le leadership autochtone, les instigateurs et instigatrices de l’Engagement canadien établissent une rupture avec certains courants philanthropiques qui ont tendance à imposer des méthodes par le haut et peu ouverte au dialogue, au partage, à la modestie et aux valeurs démocratiques [10]. Au contraire, dans l’Engagement, il est préconisé une posture d’humilité et d’écoute en admettant que le mode de pensée propre à la culture occidentale – et aux cultures managériales qui en sont l’expression – n’apporte pas nécessairement les réponses dont nous avons actuellement besoin. 

Ce souci pour la justice sociale se manifeste aussi par la prise en compte des inégalités sociales dans la mise en œuvre de solutions à la crise climatique. Cette reconnaissance des inégalités est apparente tant du point de vue de la responsabilité qu’au niveau des impacts liés à l’évolution du climat. 

Sur le plan de la responsabilité, l’Engagement admet qu’il existe de grandes disparités de richesse entre les pays, les communautés et les organisations. Le fardeau de la réponse n’est pas et ne doit pas être le même pour tous et toutes. Sur le plan des impacts de la crise, l’Engagement rappelle que ceux-ci seront – et sont déjà – très inégaux en fonction des régions sur la planète, mais aussi entre différentes parties de la population vivant sur un même territoire. On invite alors les bailleurs de fonds à se montrer particulièrement attentifs aux besoins des collectivités et des groupes d’individus les plus vulnérables aux conséquences du dérèglement climatique : i.e., les communautés autochtones, noires et racialisées ainsi que les jeunes et les femmes de partout au pays. Les ressources philanthropiques dédiées à la transition écologique doivent, dans un même mouvement, renforcer les capacités d’agir des groupes défavorisés par le système actuel, elle implique aussi une transition sociale.

3. Établir une feuille de route pour soutenir et coordonner le travail des fondations

Une troisième contribution tient aux mesures d’accompagnement prévues pour épauler les fondations signataires afin qu’elles passent de la parole aux actes. Comme l’explique Marie-Marguerite Sabongui, coordonnatrice de l’Engagement canadien chez FPC :

Il n’y aura pas juste une déclaration et c’est tout. On lance la déclaration tout en offrant des ressources, tel que la mise sur pied de trois groupes de travail : ceux qui commencent leur réflexion ; ceux qui ont commencé leur cheminement et ont déjà discuté de ces enjeux avec leur CA ; et ceux qui sont plus avancés et qui pourraient partager leur expérience avec les acteurs en début de parcours. 

S’ajouteront éventuellement des ressources complémentaires, telles que des sessions en ligne et des outils d’évaluation pour aider les organisations à mesurer leur cheminement (ce qui fait écho au 7e pilier d’action en matière de transparence). Mises ensemble, ces diverses mesures d’accompagnement représentent une avancée majeure considérant que l’infrastructure institutionnelle pour soutenir l’action climatique des fondations était considérée grandement déficiente. En effet, une recherche exploratoire conduite en 2020 par Jacqueline Colting-Stol, sur l’état de l’action climatique des fondations au Canada, nous apprenait qu’un problème majeur qu’elles rencontrent vient du « manque de collaborations, de coordination stratégique et d’investissements en lien avec les efforts autour des changements climatiques » [11]. Les ressources prévues en aval de l’Engagement viendront ainsi combler un vide, en conférant cohérence et cohésion au travail des fondations en ce qui a trait à la lutte aux changements climatiques.  


La suite de cet article paraitra sous peu. Dans cette deuxième partie, des représentant·e·s de plusieurs fondations signataires de l’Engagement de la philanthropie canadienne sur le dérèglement climatique seront sondé·e·s pour comprendre comment ils et elles entendent traduire leur engagement en actions concrètes. Cela nous donnera le pouls en ce qui a trait aux retombées prochaines de l’Engagement.  

Notes de bas de page

[1] Le dernier rapport du GIEC est plus clair et alarmant que jamais en ce qui a trait à l’influence humaine sur l’évolution du climat de même qu’aux conséquences des changements climatiques sur les différentes régions de la planète. Pour éviter des scénarios aux conséquences désastreuses et irréversibles, le GIEC réitère qu’il est urgent de stabiliser le climat en ramenant rapidement à zéro les émissions nettes de GES.

[2] D’autres pays sont en voie d’emboiter le pays alors que des associations nationales se montrent très actives autour de la question climatique (c’est le cas notamment en Autriche, en Finlande, en Pologne et en Suisse).

[3] Pour plus de détails sur cet engagement, voir l’entrevue de son directeur Benjamin Bellegy, également publiée dans ce mensuel.

[4] La COP26 est une conférence internationale sur les changements climatiques organisée par les Nations Unies. Elle prendra place à Glasgow du 31 octobre au 12 novembre.

[5] Les sept piliers sont : 1-Éducation et apprentissages ; 2- Affectation des ressources ; 3 – Intégration ; 4 – Dotation et actifs ; 5 – Activités d’opération ; 6 – Activités d’influence et de plaidoyer ; 7 – Transparence.

[6] En ce sens, l’Engagement canadien est réfléchit en écho et en continuité de la Commission de vérité et réconciliation du Canada et, plus largement, de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dont le Canada est signataire.

[7] Ce concept est développé dans l’ouvrage : Taïeb Hafsi et Saouré Kouamé (2018). La solidarité en crise, Centraide et la nouvelle philanthropie, Montréal, Les Éditions JFD. En octobre 2020, le PhiLab a consacré une édition spéciale à la thématique des causes invisibles en philanthropie : https://philab.uqam.ca/nouvelles/les-causes-invisibles-en-philanthropie/.

[8] En 2014, une enquête réalisée auprès des 160 plus grandes fondations subventionnaires canadiennes indiquait que seulement 4% de leurs dons sont alloués au secteur de l’environnement. Un article publié en 2021 par Alliance magazine indiquait pour sa part que la philanthropie européenne n’octroie que 2% de ses ressources financières pour adresser les changements climatiques.

[9] Cet auteur développe une critique du géo-constructivisme – et de l’éco-modernisme qui est l’une de ses expressions – dans l’ouvrage : Frédéric Neyrat (2016). La part inconstructible de la Terre. Critique du géo-constructivisme, Paris, les Éditions du Seuil.

[10] C’est ce qui est arrivé, par exemple, avec la « nouvelle philanthropie » (ou la « venture philanthropy »), un mouvement qui posait d’entrée de jeu la supériorité des approches managériales utilisées dans les entreprises privées pour générer des profits et qui, par le fait même, plaidait pour leur implantation dans le secteur de bienfaisance.

[11]  Jacqueline Colting-Stol (2020). « Foundations and Climate Action Exploratory Research », Montréal : PhiLab, Research paper #21.