Éditorial: Causes invisibles et philanthropie

Par Adam Saifer , Directeur Hub Québec
02 novembre 2020

Cet article est l’éditorial de l’édition spéciale de “Philanthropie et Causes invisibles” menée par le PhiLab Québec en octobre 2020.

 

Causes Invisibles Philanthropie

 Alors que je rassemblais mes réflexions sur ce thème général, je me suis trouvé à réfléchir sur deux significations distinctes – bien qu’interdépendantes – de l’expression “causes invisibles” en ce qui concerne la philanthropie.  

Dans le premier sens, les “causes invisibles” sont les mouvements sociaux pour l’équité, l’inclusion et la justice que les bailleurs de fonds philanthropiques ignorent trop souvent. Ces causes sont “invisibles” pour la philanthropie dans la mesure où elles ne sont pas efficacement intégrées dans les pratiques et les objectifs organisationnels et de subventions de la part des fondations. 

Le Mouvement pour les droits des personnes handicapées en est un exemple frappant. Malgré un engagement généralisé en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion dans le secteur, une étude récente menée par l’organisation à but non lucratif américaine RespectAbility a révélé que la plupart des fondations continuent à discriminer les personnes handicapées dans leurs demandes de subventions, leurs programmes, leurs événements, leurs ressources mais aussi leurs pratiques d’embauche. 

L’échec de la philanthropie à cet égard est troublant, car les personnes en situation de handicap connaissent un accès inégal aux soins de santé, à l’éducation et à l’emploi. De même, des études montrent que ces personnes sont beaucoup plus susceptibles de vivre dans la pauvreté et connaissent des taux plus élevés de violence, de négligence et d’abus que les personnes non handicapées. 

La COVID-19 a un peu plus amplifié ces inégalités. Une récente enquête de Statistique Canada a révélé que les personnes handicapées ont des difficultés à répondre à leurs besoins en matière de nourriture, de loyer et d’équipement de protection individuelle pendant la pandémie. De plus, alors que l’éloignement social et les quarantaines imposées par l’État font des ravages sur presque tout le monde, c’est un défi supplémentaire pour les personnes qui dépendent d’amis, de membres de la famille ou de travailleurs médicaux dans leur quotidien. En plus des problèmes de santé pour les personnes souffrant d’affections préexistantes qui affectent leur système respiratoire ou immunitaire, la COVID a également créé des problèmes uniques pour les personnes vivant avec des handicaps spécifiques. Par exemple, les personnes sourdes ou malentendantes qui dépendent de la lecture sur les lèvres ont été contraintes de naviguer dans un monde où tout le monde porte un masque. 

Alors que les fondations subventionnaires remanient leurs politiques et leurs pratiques dans le cadre de COVID-19, elles doivent aussi se poser les questions suivantes : 

  1. Quels sont les mouvements sociaux pour l’équité, l’inclusion et la justice que la philanthropie a mis de côté ? Et pourquoi en est-il ainsi ? 
  2. Comment la philanthropie peut-elle s’associer aux travailleurs-ses de première ligne et apprendre d’eux pour accroître la “visibilité” de ces causes au sein des organisations philanthropiques et ainsi augmenter l’accès aux subventions ?  
  3. Comment les causes plus visibles (par exemple, la lutte contre la pauvreté, le racisme et l’égalité des sexes) se recoupent-elles avec les “causes invisibles” ? 

Dans le second sens, les “causes invisibles(dans le sens « raisons ») sont les structures et institutions sociétales que les bailleurs de fonds philanthropiques ignorent et qui créent et maintiennent des inégalités, des exclusions et des injustices. Alors que ces structures et institutions racistes, sexistes, anti-autochtones, anti-pauvres prennent forme par le biais de politiques sociales et organisationnelles concrètes, elles sont rendues “invisibles” par l’idéologie. 

Nous pouvons voir comment l’idéologie rend ces causes d’iniquité, d’exclusion et d’injustice “invisibles” en regardant un autre groupe souvent ignoré au sein de la philanthropie : les ainés. 

Nous savons que la population canadienne vieillit à un rythme accéléré. Et pourtant, malgré cette demande accrue, nous avons constaté une diminution constante des dépenses consacrées aux programmes pour les personnes âgées au cours des dernières décennies. Nombre de ces réductions ont ciblé les établissements de soins de longue durée, où l’on a constaté une forte diminution du nombre de lits disponibles, une augmentation du ratio patient/personnel et une diminution des salaires du personnel des établissements. Ces mesures d’austérité ont également donné la priorité aux établissements de soins privés à but lucratif par rapport aux établissements à but non lucratif, malgré les preuves que le premier fournit des soins de qualité inférieure au second. Les conséquences de ces échecs de la politique néolibérale peuvent être difficiles à imaginer ; alors que seulement 1 % des Canadiens vivent dans des établissements de soins de longue durée, plus de 80 % des décès liés à la COVID-19 se sont produits dans ces établissements. 

J’évoque cet exemple pour souligner que les injustices ne se produisent pas dans le vide. En l’occurrence, il est le produit d’une idéologie néolibérale qui privilégie des impôts faibles (pour les plus fortunés ?), la privatisation, la déréglementation et la réduction des programmes sociaux et des dépenses au détriment de l’investissement dans les communautés. En conséquence, les soins de mauvaise qualité aux personnes âgées et l’accès limité aux programmes pour ces personnes étaient considérés comme naturels, inévitables et logiques. De cette façon, les raisons des inégalités auxquelles les personnes âgées sont confrontées deviennent “invisibles” pour la plupart des Canadiens.   

Alors comment la philanthropie peut-elle s’attaquer à cette seconde signification des “causes invisibles” ? Je suggère trois points de départ clés : 

  1. Les fondations philanthropiques peuvent s’associer à des chercheurs-es universitaires et communautaires et les soutenir dans leurs travaux novateurs visant à identifier les structures et les institutions sociétales qui créent et maintiennent les inégalités, les exclusions et les injustices ; 
  2. Les fondations philanthropiques devraient prêter leur temps, leur richesse, leurs relations et leur pouvoir aux groupes qui défendent le gouvernement pour des politiques sociales et économiques plus humaines ; 
  3. Les fondations philanthropiques doivent réfléchir à la manière dont l’invisibilité de ces raisons (par exemple, les faibles impôts, la privatisation, la déréglementation et les mesures d’austérité) profite à leurs fondations – par exemple, par le biais de généreuses incitations fiscales en faveur des œuvres de bienfaisance.   

Enfin, il est important de souligner que ces deux types de “causes invisibles” sont toujours liés. Par exemple, la négligence générale de la philanthropie à l’égard de la souffrance des animaux (non humains) ne peut être déconnectée d’une idéologie qui affirme que l’élevage industriel et l’expérimentation animale sont des actions normales et naturelles. De même, le soutien timide apporté par la philanthropie canadienne aux organisations luttant pour les droits des sans-papiers ne peut être dissocié d’une idéologie raciste qui caractérise les sans-papiers comme des personnes qui ne contribuent pas à la société (fait : les sans-papiers paient toutes les taxes municipales et provinciales, et pourtant ils ne sont pas autorisés à accéder aux services sociaux provinciaux).  

À tous égards, nous avons atteint un point d’inflexion dans le secteur philanthropique. Dans le contexte de la COVID-19, de Black Lives Matter et de la crise climatique, les fondations philanthropiques ont pour mission d’accroître la responsabilité des mouvements pour la justice sociale, économique et écologique. Dans cette optique, il est de plus en plus urgent que la philanthropie prenne des mesures concrètes pour rendre visibles ces “causes invisibles” – dans les deux sens du terme. 

 

Pour aller plus loin: