Compte rendu de lecture: L’émancipation des femmes à l’épreuve de la philanthropie

08 janvier 2020

L’émancipation des femmes philanthropie

 

Est-ce à dire que la philanthropie fait obstacle à l’émancipation des femmes ? Voilà tout de même le titre de l’ouvrage historique de Corinne Belliard que j’ai parcouru de manière inégale, laissant de côté les trois derniers chapitres par manque de temps et non d’intérêt. Je vous partagerai donc ici sa structure et ses idées maîtresse, espérant vous donner le goût de vous plonger dans sa lecture.

Corinne Belliard est historienne et professeure de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris), spécialisée en histoire et civilisations. Son objet d’intérêt porte sur le processus d’émancipation des femmes dans le contexte d’un féminisme naissant, processus qu’elle scrute via deux associations philanthropiques d’importance en Grande-Bretagne et en France, de 1874 à 1914 dans une thèse substantielle dont cette publication se veut une synthèse. L’émancipation des femmes philanthropie

Présentation générale

La première partie, intitulée « Qui sont les pauvres ? », expose les circonstances économiques et sociales des rapports prenant place entre riches et pauvres. Elle explore les courants de pensée dominants à la genèse de deux organisations philanthropiques: la Charity Organisation Society (COS) crée en 1870 et l’Office Central des Œuvres de Bienfaisance (OCOB) fondée en 1890. 

Plus substantielle, la seconde partie met en parallèle les discours dominants sur les femmes et leur influence sur les avancées qu’elles connaitront au sein de ces organisations. Ainsi, telle qu’elle le présente, son approche est atypique puisqu’elle scrute les archives philanthropiques au croisement d’une classe sociale et d’un rapport de sexe. De fait, les pauvres sont présentés comme une classe sociale entière et indistincte, alors que le groupe des femmes est observé par le biais d’une fraction d’entre elles appartenant aux classes aisées. 

Les conditions économiques et sociales de la pauvreté à la base de la place occupée par les femmes en philanthropie

Ce chapitre présente le passage d’un rapport à la pauvreté, conçue comme une punition divine, à celui d’une condition sociale résultant d’inégalités systémiques. Rappelons que le contexte d’expropriation et l’industrialisation vont entraîner une concentration de « pauvres » dans les villes. Cette pauvreté est synonyme de mendicité, de vagabondage et de chômage. La dangerosité perçue à l’égard des pauvres entraine l’adoption de politiques répressives d’enfermement. La mise à l’écart de personnes considérées comme dangereuses laisse alors aux classes dominantes une population espérée plus laborieuse et docile à qui, il faut apprendre à survivre dans un contexte économique de pauvreté endémique. À défaut d’offrir une pleine sécurité à cette main d’œuvre, l’éducation se dessine comme une voie d’apaisement social et place le contexte des associations philanthropiques.

Quelle distinction faire entre charité ou philanthropie ?

Le problème de pauvreté endémique va générer une volonté de comprendre et expliquer ses causes. “Pour décider du « secours efficace », il faut examiner individuellement les causes de la situation d’indigence…La philanthropie ne traite pas les pauvres en masse…mais au cas par cas » (Topalov, 1994, cité dans Belliard, 2009, p.39). 

En somme, l’utilisation du concept de philanthropie contribue à distinguer l’intention politique du devoir religieux. La philanthropie de ces deux organisations se présentent comme une tentative d’éduquer et je cite : des êtres sans culture et les réintégrer dans la société (p.57). Belliard analyse que selon les idées dominantes en cours, soit le modèle de la famille comme idéal-type des relations sociales, « la gestion d’une société philanthropique pourrait se comparer  à celle d’une famille : les hommes pourvoiraient l’intelligence et la direction, les femmes leur bon cœur et leur plus juste intuition du droit » (Parker, 1853, cité par Belliard, 2009, p.58). Elle y perçoit en cela une vision paternaliste supposant des liens familiaux entre les classes sociales ou les femmes auraient un rôle maternant ou sororal à jouer. 

Les femmes au sein de la philanthropie 

L’entrée des femmes dans les associations philanthropiques fut réalisée sous l’invocation de leurs qualités spéciales, comprises comme un fait de nature.  On a fait appel aux capacités des femmes à bien gérer la « sphère domestique du peuple » en raison des connaissances qu’elles en ont et de leur maîtrise du domaine privé. En invoquant leurs qualités spéciales à l’égard des soins et de l’éducation morale, le discours philanthropique s’inscrit en faux par rapport au discours féministe qui cherche à se défaire de l’image de la femme au foyer. Comme le souligne Belliard, la notion de qualité spéciale ne fait que modifier le rôle des femmes parmi les élites. Il contribuera à perpétuer la division sexuelle entre les femmes et les hommes.

Une fois admis ces qualités spéciales, les femmes de l’élite verront leurs tâches et fonctions au sein de la philanthropie être liés aux champs suivants d’activités : la petite enfance et l’enfance, la gestion domestique, l’hygiène et la santé, l’éducation et l’assistance aux pauvres. Les femmes philanthropes contribuent indirectement à l’émancipation des femmes, mais d’abord à celle de leur propre classe sociale. En contrepartie, les initiatives philanthropiques concourent peut-être à séparer les femmes entre elles. La prise de parole des femmes au sein de ces organisations se fait avec une main liée derrière le dos, au sens où leur prise de parole doit recevoir l’approbation des hommes. Les femmes qui parviennent à se démarquer au sein de ces organisations, y parviennent en se conformant à la norme dominante et aux idées masculines. 

Si la philanthropie s’est présentée comme un véhicule d’accès au travail et à la sphère publique, cette insertion a mis en lumière les limites dans lesquelles la représentation des femmes les a enfermées. En conclusion, nous dit-elle, les femmes philanthropes n’ont pu se valoriser qu’auprès de personnes appauvries. 

« Il faut espérer que cet ouvrage contribuera à illustrer le fait que les femmes ne peuvent accéder à une véritable émancipation qu’à partir de a conquête de leurs droits et non en s’affublant des oripeaux que leur tendent les hommes. À la lumière de ce qui précède, il parait évident que les qualités imaginaires dont on affecte les femmes philanthropes restent toujours plus aliénantes que libératrices. Surtout, elles sont moins solides que celles qu’elles ont acquises par elles-mêmes. » (p.231)

J’aurais souhaité que l’auteure situe plus clairement une définition de l’émancipation afin que l’on puisse prendre la mesure de son évaluation. J’en recommande toutefois la lecture si l’on veut repérer les discours dominants ayant donné lieu à une définition de la philanthropie et de l’assistance. Si l’on veut identifier des femmes ayant joué un rôle particulier dans le monde philanthropique et si l’on souhaite s’inspirer de la structure de l’ouvrage pour observer la place et le rôle des femmes dans la philanthropie québécoise ou canadienne, cet ouvrage est incontournable. Il n’est pas sans rappeler les constats rassemblés par Filleule et Roux (2009) illustrant les rapports sociaux de sexe au cœur des organisations militantes. 

Le Québec et le Canada comptent aujourd’hui plusieurs fondations dédiées à l’avancement des conditions de vie des femmes, encore peu étudiées et dont les approches questionnent des visions de l’émancipation. Il y a donc là un objet d’intérêt à l’heure où l’on parle de manière neutre des inégalités sociales et où il arrive accessoirement que l’on spécifie l’effet du genre sur ces dernières. L’émancipation des femmes se joue-t-elle encore à l’épreuve de la philanthropie?


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