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Par Éliane Brisebois, collaboratrice, PhiLab

Blog PhiLab, juillet 2017

Automne 2015. Dans la foulée des vagues migratoires entraînées par la guerre en Syrie, le gouvernement canadien annonce son intention d’accueillir au pays 25 000 réfugiés syriens d’ici à février 2016. Méfiants et craignant de possibles menaces à la sécurité nationale dans un contexte où plusieurs attentats djihadistes ont marqué l’actualité en Occident, des citoyens expriment sur les médias sociaux leur opposition au projet gouvernemental. Outrée à la lecture de commentaires « xénophobes », la comédienne et auteure Danielle Létourneau a une idée. « J’ai dit, nous autres — ma gang, moi, ceux que je n’ai pas besoin de convaincre sur Facebook —, on va se mettre ensemble, on va leur tricoter des tuques [aux réfugiés] et on va mettre une lettre dedans. Il y a des gens plates dans la vie, mais nous autres, on est contents que vous arriviez. On est soulagés pour vous, on va vous accueillir, nous autres. Vous pouvez vous tourner vers nous, on est cette population-là. » (Entretien avec Danielle Létourneau, 28 novembre 2015)

Elle lance alors la page Facebook « 25 000 tuques » le 18 novembre, ignorant qu’en quelques semaines, elle aura contribué à créer un mouvement citoyen qui sera mentionné dans une cinquantaine d’articles et de reportages médiatiques — même cité par le président américain Barack Obama — et auquel des centaines de personnes de partout au Canada prendront part. Une simple invitation à tricoter lancée à partir du réseau social Facebook aura mobilisé des communautés et des individus de partout au Québec, mais aussi en Ontario, en Colombie-Britannique, en Alberta, en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick et même aux États-Unis. En plus des citoyens, le mouvement aura rallié des musées, des commerces et des organismes communautaires qui y ont contribué de diverses façons, que ce soit par l’organisation d’événements de tricot ou la mise en place de points de chute pour rapatrier les tuques, etc.

Phénomène basé sur la solidarité et à l’expansion rapide grâce à Internet, qui permet d’accélérer la croissance des « dispositifs de médiation et des dispositifs d’appariement » favorisant le don organisationnels (Naulin et Steiner, 2016), « 25 000 tuques » peut être analysé à partir de notions et de concepts de la « sociologie des mouvements sociaux » tirés de l’ouvrage du même nom d’Érik Neveu (six éditions dont la dernière date de 2015). L’analyse présentée ici repose sur le contenu de la page Facebook de « 25 000 tuques » et sur des entretiens menés avec Danielle Létourneau à deux moments différents alors que le mouvement était en pleine activité (28 novembre 2015 et 12 décembre 2015).

« 25 000 tuques »: un mouvement social ?

D’abord, on peut considérer « 25 000 tuques » comme relevant de l’« action collective » puisque l’étude de son évolution montre que le projet est porteur d’un « agir-ensemble intentionnel » et d’une « logique de revendication », qui sont les deux critères sur lesquels repose la notion d’action collective (Neveu, 2002, p. 9- 10). En effet, les tricoteuses et tricoteurs, les musées (de la Civilisation, à Québec, et McCord, à Montréal, entre autres) et toutes les personnes qui se sont impliquées dans « 25 000 tuques » se sont « mobilisés de concert [...] autour d’une “cause” » (Neveu, 2002), celle de l’accueil chaleureux des réfugiés syriens, faisant ainsi contre-poids aux commentaires désobligeants tenus à l’endroit de ces derniers sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

Comme on l’a vu, ces commentaires sont l’étincelle qui a mis le feu aux poudres pour l’instigatrice du projet. Dans plusieurs des entrevues qu’elle a accordées à des médias à propos de « 25 000 tuques », Danielle Létourneau est revenue là-dessus quand qu’il lui était demandé d’en expliquer la genèse. Ainsi, dans un des premiers articles médiatiques sur le sujet, elle affirme: « Je cherchais quelque chose à faire de symbolique qui ne serait pas une pétition, qui serait un geste concret, qui exprimerait plus que juste une signature, pour essayer de contrer la peur qu’on avait, qui semblait pas mal injustifiée ». Et encore: « La vraie menace ici — on va se le dire — c’est le froid, pas la menace terroriste » (Lebleu, 2015). En nommant cette « peur » (peur de l’autre, peur qu’il y ait des « terroristes » parmi les réfugiés, etc.), l’instigatrice a identifié en quelque sorte l’« adversaire » du mouvement « 25 000 tuques », car « un mouvement social se définit par l’identification d’un adversaire » contre lequel l’activité revendicatrice se déploie (Neveu, 2002, p. 10). Le slogan sur le site Web de « 25 000 tuques » semble aussi être un clin d’oeil à cet « adversaire » : « Parce qu’au Québec, le seul véritable ennemi, c’est le froid » (#25 000 tuques, s. d.).

Ensuite, l’analyse des « cadres de perception » ou d’« expérience » (frame analysis), issue de Goffman (1991) et reprise par Neveu (éditions de 1996-2015), peut également être sollicitée afin d’obtenir une compréhension plus fine du mouvement « 25 000 tuques ». Cette analyse s’inscrit dans une autre, plus large, de « la construction symbolique des mouvements sociaux » (Neveu, 2002). Comme le démontre Neveu (2002), associer un certain langage — qui comporte des dimensions symboliques — à l’action collective contribue à la légitimer. Ainsi, l’approche des « cadres de perception » « désigne ce qui permet aux individus de “localiser, percevoir, identifier, classer les événements de leur environnement, de leur vécu et du monde” » (Goffman, 1991 dans Neveu, 2002). La légitimation de la cause, mais aussi la solidarité entre ses membres, se construit via l’usage de cadres de perception communs, comme le recours à certaines notions et références proverbiales ou mythiques, à certains stéréotypes, etc. (Neveu, 2002).

Symbole de la souffrance et solidarité à distance

En outre, on se rappellera que c’est une photo relayée par les médias, celle d’un petit garçon mort sur une plage turque en septembre 2015, qui est devenue le symbole de la tragédie de la crise des migrants. Comme l’affirmait Danielle Létourneau, « c’est parce que les gens ne [se] rendent pas compte que les gens qui s’en viennent sont des personnes: tant qu’il n’y a pas d’enfant mort sur une plage en photo... Si on n’humanise pas les visages, là tout d’un coup ça devient des étrangers qui rentrent » (Entretien, 28 novembre 2015). De ce point de vue, la photo symbolique a pu servir à « humaniser » la crise et à générer de la sympathie chez ceux qui en étaient éloignés. Quand le gouvernement canadien annonce qu’il accueillera 25 000 réfugiés, la perspective change: la vague de migrants n’est plus seulement un événement lointain, c’est une tragédie qui se transporte « ici ». Le processus de construction symbolique d’une cause passe donc aussi, et justement, par les médias qui sont partie prenante des interactions du mouvement social (d’après Neveu, 1999, 2002).

Dans le cas de la mise en place d’un mouvement social de solidarité, il est intéressant de préciser que « si les médias permettent de ressentir une “souffrance à distance”, selon la formule de Luc Boltanski (1993), les dons organisationnels offrent quant à eux l’occasion d’agir, de faire quelque chose pour donner libre cours à l’expression de la sympathie, de la solidarité envers ceux qui souffrent. Les médias porteurs de la souffrance à distance et les organisations caritatives acteurs du donner à distance sont les deux faces de la même politique de la pitié » (Naulin et Steiner, 2016). Même si « 25 000 tuques » n’est pas une organisation caritative comme telle, c’est un mouvement « organisé » qui sert d’intermédiaire aux citoyens pour effectuer un don et être partie prenante d’une « solidarité à distance » (du titre de l’ouvrage dirigé par Naulin et Steiner, 2016).

Une action collective basée sur l’accueil

Le développement d’un langage propre à un mouvement social sert à justifier ses actions. Dans le cas de « 25 000 tuques », le recours à la tuque comme symbole de l’accueil est utilisé dès le début pour expliquer le choix du champ d’action (aider les réfugiés). « C’est pas une grosse action et elle est symbolique: les bébés qui naissent au Québec se font mettre une tuque sur la tête dès leurs premières heures!!! Alors une tuque faite main avec un petit mot de bienvenue... » (Page Facebook, 18 novembre 2015). Et, parce que ce mouvement de solidarité est « symbolique », l’instigatrice du mouvement, Danielle Létourneau, doit préciser qu’elle n’espère pas réellement arriver au nombre de 25 000 et qu’elle préfère ne pas compter les tuques tricotées pour la cause (Facebook, 19 novembre 2015).

Tout le « cadre de perception » du mouvement « 25 000 tuques » est donc basé sur la symbolique de l’accueil. À plusieurs reprises, pendant que le mouvement bat son plein, l’instigatrice du projet doit « recadrer » l’action, alors que des questions comme « pourquoi tricoter pour les réfugiés et non pas pour les itinérants? », « peut-on tricoter un foulard et des mitaines aussi? », « ramassez-vous aussi les manteaux usagés? », etc. lui sont posées. En prenant soin que le message à faire passer par le mouvement reste limpide, Danielle Létourneau apporte des réponses comme celles-ci:

« Pour conserver l’esprit de 25 000 tuques, notez: ici, on donne des TUQUES faites à la main et destinées à ce projet-là. Pas votre vieille tuque ou vos surplus. Pourquoi on s’en tient à ça ? (Même si vous pouvez y ajouter un foulard fait à la main ou des mitaines, limite, faites-vous une amie qui fera la tuque...) Parce qu’il y a le geste de prendre le temps et de penser à quelqu’un. De FAIRE pour quelqu’un. Le geste de donner un manteau est tout aussi beau, mais ne veut pas dire la même chose. Parce qu’on va pas ajouter un organisme qui double “une job” que quelqu’un d’autre fait sûrement mieux que moi et mieux équipé pour le faire. Parce que le symbole est plus fort si on ne le dilue pas. [...] » (Page Facebook, 20 novembre 2015)

« L’arrivée au pays d’une nouvelle vague d’immigration, surtout quand elle est composée de réfugiés de pays en guerre, c’est un événement important, grave. Pas mal urgent. Il y a une brûlure immédiate à apaiser. Ça prend de la douceur, un peu, pas mal. C’est rien, une tuque, mais... C’est un commencement. Ça enlève rien à l’importance, ni à la gravité de la douleur de nos concitoyens mal-pris. [...] » (Page Facebook, 21 novembre 2015)

« Il y a du monde qui tricote à longueur d’année pour l’Accueil Bonneau. Quand il y a du monde qui me chicane et me dit: “pourquoi vous ne tricotez pas pour les sans-abris ?” Je réponds: “parce qu’on le fait déjà, vous ne le savez pas, mais chicanez- moi pas, félicitez-les.” [...] ». (Entretien avec Danielle Létourneau, 28 novembre 2015)

Un élan solidaire citoyen

Un autre élément intéressant à souligner pour approfondir la compréhension du mouvement « 25 000 tuques », est que c’est un élan de solidarité citoyen non issu d’une organisation et qui s’est qualifié dès le départ d’apolitique. Cependant, en ayant pris rapidement de l’ampleur, le mouvement a dû réfléchir aux meilleurs moyens d’agir et à si, pour ce faire, son action devait être transférée ou incorporée par un organisme « officiel ». Il faut savoir qu’au départ, l’idée était que les tuques tricotées dans chaque région y restent et soient remises aux organismes locaux qui seraient en contact avec les réfugiés, comme l’expliquait l’instigatrice en entretien: « Moi, je me bats encore avec ça. En général, les autres veulent qu’il y ait un système de transport, qu’on rapatrie ça à Montreal et qu’on distribue d’ici. Mais moi je trouve ça niaiseux, je suis un peu en conflit avec mon équipe pour ça. Je dis : “non, trouvez la ressource sur place, on ne va pas faire voyager des tuques, pour l’environnement, ce n’est pas le top”. On ne va pas se mettre à “charayer” des tuques. » (Entretien, 28 novembre 2015) 

Finalement, seulement au Québec, 87 points de chute auront vu le jour (#25 000 tuques, s. d.). Et le « compteur à tuques » — même si on ne voulait pas les compter — a vu le nombre de tuques tricotées continuer à monter : à la mi-décembre 2015, 3000 tuques étaient prêtes à être distribuées. La participation d’un grand nombre de personnes au mouvement est concrète et réelle. La prochaine étape: comment donner les tuques aux réfugiés ? L’équipe qui gravite autour de l’instigatrice se tourne vers la Croix-Rouge canadienne et se fait dire qu’« ils ne font pas ça » (Page Facebook, 6 décembre 2015). Quelques jours plus tard, on annonce finalement sur la page Facebook de « 25 000 tuques » que la Croix-Rouge collaborera pour la distribution des tuques aux réfugiés à leur arrivée. L’organisme demande par contre qu’un nouveau mot explicatif, traduit en arabe, soit ajouté aux tuques, en plus des mots de bienvenue déjà écrits par les tricoteuses. La collaboration avec l’ONG nécessite également une centralisation des ressources et « 25 000 tuques » demande à ses participants d’expédier les tuques à Montréal.

Il y a dans cette association avec un organisme un changement de direction pour le mouvement, accompagnée d’une crainte de « perdre le contrôle ». « Au départ, moi, ne sachant pas que ça allait devenir gros comme ça, j’avais dit qu’idéalement tout le monde était autonome et tout le monde se débrouillait au maximum. Il y en a qui l’ont pris très au sérieux, surtout les villes où ils reçoivent des gens. [...] Si la Croix-Rouge n’avait pas réussi à faire ce qu’on voulait faire et que nous on ne réussissait pas à faire suffisamment de tuques et à faire une démarche qui avait de l’allure et conforme à ce qu’il nous demandait, de toute façon la Croix-Rouge se retirait. [...] C’est ça que j’ai dit, c’est contradictoire. Moi je voulais vraiment qu’on reste autonomes et qu’on soit tout le temps responsables, sauf qu’avec l’ampleur que ça a pris, c’était plus vraiment possible. » (Entrevue avec Danielle Létourneau, 12 décembre 2015) Ainsi, pour l’équipe à l’origine de « 25 000 tuques » et pour ceux qui s’y sont impliqués, il faut accepter que le mouvement ait changé et qu’il s’« institutionnalise » en partie. Sur Facebook, l’instigatrice justifie cette nouvelle direction en faisant passer le message que c’est la meilleure façon de faire pour que les tuques se rendent à bon port, sur la tête des réfugiés. Plusieurs commentaires de gens qui « suivent » la page Facebook de « 25 000 tuques » montrent qu’ils appuient cette décision, affirmant que l’important est que les réfugiés reçoivent les tuques.

Malgré tout, sans savoir quelle forme il prendra dans l’avenir, le mouvement « 25 000 tuques » réaffirme son identité: « Alors on continue. “La petite gang” de départ de 25 000 tuques va continuer à faire très attention pour qu’on demeure: un mouvement citoyen indépendant, laïque, sans partisanerie politique, inclusif et avec un minimum de transactions en argent dans le mouvement [...]. » (Page Facebook, 24 décembre 2015)

En fin de compte, un an après la fin des arrivées des 25 000 réfugiés syriens au Canada, les tuques tricotées (« on a arrêté de compter vers 17 000... Et ça, c’était un mois avant que j’arrête d’en recevoir », Page Facebook, 17 février 2017), n’ont finalement pas toutes été distribuées. L’instigatrice de « 25 000 tuques » — qui tentait de trouver comment donner les tuques restantes — n’y a pourtant pas vu un échec, puisque le mouvement aura eu un impact positif. « Et, si vous le savez pas, apprenez-le, l’année dernière on s’est fait un beau cadeau en s’occupant les mains, on a fait de beaux cadeaux en réchauffant les cœurs, mais notre plus grand triomphe, c’est qu’on a montré concrètement que les gens de bonne volonté pouvaient occuper de la place. Beaucoup de place dans notre monde. Dans les journaux. Dans nos vies. Eille, même Obama a parlé de nous [dans son discours au Parlement canadien]. [...] Une parole haineuse se multiplie à l’infini. Mais la force de notre travail peut et doit parler plus fort que les mots. Ben oui: les actions sont plus fortes. Il me reste encore assez de boîtes de tuques pour la région de Montréal et ce qui reste d’hiver. [...] Mais les organismes vont avoir besoin de monde pour accompagner les enfants dans leurs devoirs, donner un coup de main pour s’installer à leurs parents. » (Page Facebook, 17 février 2017)

En somme, la tragédie « à distance » qu’était la crise des migrants a suscité, en devenant un événement « canadien », un mouvement de solidarité et une action à des échelles locales. Cette action a pris son sens en « humanisant » l’accueil des réfugiés, selon des témoignages de bénévoles de la Croix-Rouge rapportés sur la page Facebook de « 25 000 tuques ». D’un côté, le mouvement « 25 000 tuques » était tourné vers les réfugiés; de l’autre, il était tourné vers ceux qui y ont contribué, car, en générant de nombreuses rencontres entre citoyens et un esprit communautaire, il a pu contribuer à resserrer des mailles de la société.

Références

Lebleu, M. (2015, 19 novembre). 25 000 tuques pour tenir les réfugiés au chaud. Le Journal de Montréal. Récupéré de http://www.journaldemontreal.com/2015/11/19/25-000-tuques-pour-tenir-les-refugies- syriens-au-chaud

Naulin, S. et Steiner, P. (dir.). (2016). La solidarité à distance. Quand le don passe par les organisations. Toulouse: Presses universitaires du Midi.

Neveu, E. (1999). Médias, mouvements sociaux, espaces publics. Réseaux, (98), 17-98.

Neveu, E. (2002). Sociologie des mouvements sociaux (3e éd.). Paris: La Découverte.
#25 000 tuques. [s. d.]. Récupéré en 2017 de http://jdussot.wixsite.com/25000tuques
25 000 tuques. Facebook. [s. d.]. Récupéré en 2017 de https://www.facebook.com/25000tuques/

Pour aller plus loin...

Goffman, E. (1991). Les cadres de l’expérience (I. Joseph, M. Dartevelle et P. Joseph, trad.). Paris: Minuit. 

L'Année PhiLanthropique juillet 2017, PhiLab

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