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Par Diane Alalouf-Hall, PhiLab

@AlaloufDiane

 

logo ObservatoirePhilab CMYKLe Devoir titrait le 6 avril 2017 : « Le bénévolat à son plus bas en dix ans ». Alors que l’action bénévole se retrouve au sein de toutes les activités de la vie humaine, qu’elle est un puissant moteur de création de richesses collectives non seulement au niveau de l’éducation, de la santé et des services sociaux, mais aussi dans le domaine du sport, du loisir, de la culture, de l’environnement et des services professionnels, comment cet apparent repli est-il possible ? Que cache cette désaffection constatée ? Comment l’interpréter ? C’est pourtant grâce aux actions bénévoles cumulées, que plus de deux millions de bénévoles québécois favorisent la création et l’accès à la richesse sociale, communautaire, culturelle et humaine pour le bien-être des citoyen.ne.s du Québec. À l’occasion de la semaine de l’action bénévole, qui vise à remercier, sensibiliser, recruter, reconnaître les bénévoles et à promouvoir le bénévolat, nous avons rencontré M. Fimba Tankoano, directeur général et M. Michel Alexandre Cauchon responsable de la recherche et du développement, à la Fédération des centres d’action bénévole du Québec(FCABQ) pour connaître leurs avis sur ces indicateurs alarmants.

Le contexte statistique

Le travail bénévole est important non seulement pour chaque personne qui fait du bénévolat, mais aussi pour l'ensemble de la société canadienne. Selon le rapport 2011 sur la situation du volontariat dans le monde des Nations Unies, « le volontariat profite à la fois à l'ensemble de la société et à la personne qui se porte volontaire en renforçant la confiance, la solidarité et la réciprocité parmi les citoyens et en créant délibérément des opportunités de participation »[1]. En 2010, environ la moitié des Canadien.ne.s ont consacré leur temps, leur énergie et leurs compétences à des organismes de bienfaisance ou à des organisations à but non lucratif (OBNL). Ces bénévoles sollicitent du financement, donnent des conseils, rendent service à des personnes âgées, préparent et livrent des paniers de nourriture, agissent auprès de groupes de jeunes, occupent des postes au sein de conseils d’administration etc. La liste est longue. Dans l’ensemble, les Canadien.ne.s s’investissent beaucoup dans leur communauté et permettent aux OBNL d'offrir des programmes et des services à des millions de leurs concitoyen.ne.s.

Nous constatons toutefois que les taux de bénévolat varient considérablement selon la province et le territoire. Le taux le plus élevé a été observé en Saskatchewan, où 58 % des adultes de 15 ans et plus ont fait du bénévolat en 2010. La Saskatchewan reste la province la plus active dans le bénévolat aujourd’hui[2]. La proportion de Québécois.es intégrant le bénévolat et le nombre total d’heures consacrées à des activités non rémunérées aurait récemment atteint son plus bas niveau en dix ans[3]. Le taux était de 37 % au Québec en 2010 et varierait aujourd’hui autour de 32 %. Même si ces chiffres ont tendance à baisser, M. Tankoano rappelle que le Québec a été le berceau du bénévolat au Canada « C’est au Québec que l’on trouve le plus vieux centre d’action bénévole qui a 80 ans aujourd’hui. Sur 250 centres d’actions bénévoles partout au Canada, 114 se trouvent au Québec. Bénévoles Canada fait la même chose que nous au niveau du Canada, mais c’est un organisme plus jeune".

Faut-il réellement s’inquiéter du niveau de l’engagement bénévole au Québec ?

Pour M. Tankoano, la réponse est claire : « non, ces chiffres ne sont pas alarmants, mais il s’agit d’un signal à prendre en considération ».  Tout d’abord, cette tendance à la baisse de l’engagement bénévole n’est pas juste une particularité québécoise, car l’ensemble du Canada est dans la même situation. En effet, partout dans le pays, nous observons une légère baisse de l’engagement bénévolat formel. À contrario, l’engagement informel aurait tendance à augmenter. Ces informations ne transparaissent pas, car les méthodes statistiques de collecte n’évoluent pas en même temps que la transformation du secteur. Dans le même sens, ces données statistiques ne prennent pas en compte le renouvellement des cohortes de bénévoles. M. Tankoano précise que « ce ne sont pas les mêmes personnes qui font du bénévolat chaque année. Je suis convaincu que comme les cohortes se renouvellent, le bénévolat a forcément augmenté. C’est le nombre de bénévoles en même temps qui est resté stable. Les statistiques ne calculent que sur une période donnée. Or on sait tous que le bénévolat c’est un parcours de vie ». Les données statistiques ne rendent pas réellement justice au terrain, mais elles sont « malgré tout très utiles comme signal, elles sont là pour ça ».  M. Tankoano nous rappelle qu’il faut voir ces informations dans les deux sens. En effet, les statistiques évoquent un état, mais elles servent également à passer un message. La presse tente de créer un sentiment d’urgence qui n’est pas compatible avec le secteur, car « ce qui freine les gens à faire du bénévolat c’est le poids de l’engagement. L’angle de l’urgence n’aide pas le bénévolat, mais c’est l’espoir qui fonctionne. Les médias ont besoin de ça pour leur travail, mais il faudrait dire l’inverse et c’est là qu’on intervient nous, pour passer un autre message plus positif. » Il ne faut pas pour autant tout mettre sur le dos des données statistiques et des messages catastrophistes. Les organismes communautaires ont leur part de responsabilités. La communication et les outils de recrutement sont primordiaux. « Plus de 50 % des non-bénévoles vont dire qu’ils ne font pas de bénévolat, car on ne les a pas directement sollicités ». Les campagnes doivent être plus personnalisées pour atteindre le plus grand nombre possible. La société change. Le bénévolat doit aussi changer pour éviter les périodes de crise. La Fédération encourage les organismes à s’adapter aux changements afin de permettre aux bénévoles potentiels d’accéder à l’information. « Les organismes doivent comprendre que le premier contact avec les bénévoles est aujourd’hui virtuel. Les réseaux sociaux sont gratuits et ils aident beaucoup. Cela ne suffit pas ! Il faut également adapter les heures. Les bénévoles veulent s’investir en dehors de la période de 9 à 5. Il faut trouver un moyen de sortir des heures traditionnelles. »

 

Le bénévolat, un statut en mutation ?

Il est nécessaire de comprendre les différentes formes de bénévolat pour pouvoir répondre à cette question. En effet, il existe du bénévolat encadré/formel et non encadré/informel. Comment les différencier ? Les bénévoles encadrés fournissent volontairement des services sans rémunération, par l’entremise d’un groupe ou d’un organisme, au moins une fois au cours de l’année de référence (Hall et al., 1998[4]). Les bénévoles non encadrés fournissent, quant à eux, une aide par eux-mêmes au cours de l’année de référence, soit directement à une personne qui ne fait pas partie de leur ménage, soit indirectement en fournissant des services à la collectivité ou au milieu, sans passer par un groupe ou un organisme (Duchesne, 1989[5]). Ainsi, les organismes ne sont pas les seuls à bénéficier du temps et de l'énergie que consacrent les Canadien.ne.s à l’engagement social. En fait, comparativement à la proportion de Canadien.ne.s qui font du bénévolat encadré, près du double des personnes âgées de15 ans et plus offrent de l'aide directe non encadrée à des personnes vivant à l'extérieur de leur ménage : à des personnes apparentées, à des amis ou à des voisins. Toujours selon Statistique Canada, en 2010, 83 % des Canadien.ne.s sont venu.e.s en aide à quelqu'un qui en avait besoin au moins une fois pendant l'année, soit la même proportion qu'en 2007. Cette tendance évolue, « quand on regarde le bénévolat non encadré, les statistiques augmentent ! Cela nous démontre que ce n’est pas tant l’engagement qui baisse, mais les formes d’engagement qui changent. On ne voit donc pas le verre à moitié vide, mais à moitié plein ! », indique M. Fimba Tankoano. Par ailleurs, les baby-boomers arrivant à la retraite sont les futurs bénévoles les plus actifs qui vont s’insérer sur le marché du bénévolat et occuper des positions importantes dans les équipes. Les organismes vont devoir adapter la manière de gérer ces nouveaux arrivants. « Ils sont comme des jeunes, il aiment s’impliquer et voir le changement de leur implication immédiatement ». Leur engagement traditionnel va donc être remis en cause. Un changement structurel est à prévoir. Si ces organismes manquent le coche, les baby-boomers ne vont pas s’engager et vivre leur retraite autrement. L’autre aspect concerne la relève auprès des écoles. L’idée est de faire un programme « d’initiation bénévole ». Certaines écoles internationales offrent déjà la possibilité à des élèves de faire du bénévolat dans le cursus scolaire en bénéficiant de crédits. La Fédération voudrait étendre ce programme et le rendre universel à tous les établissements au Québec. « Les implications citoyennes intéressent les jeunes, ils trouvent cela in, dans l’air du temps » ainsi par cette initiation, les jeunes seront plus enclins à faire du bénévolat. En rendant le programme universel, il y aura plus de jeunes à accueillir dans les organismes, les organismes doivent s’adapter pour accueillir correctement ces jeunes. « Il y aura un roulement de bénévoles sur un plus long terme. Les écoles ont parfois 500 élèves, un organisme communautaire n’a pas besoin de 500 bénévoles par semaine, mais de 3 ou 4. C’est un roulement de bénévole assuré ».

 

Un système menacé pour 85 $ seulement

Comme indiqué précédemment, le système communautaire doit faire face à un nombre important de défis. Michel Alexandre Cauchon et Fimba Tankoano nous ont fait part d’un enjeu structurel, lequel risque de rebattre les cartes dans l’écosystème bénévole/organismes communautaires : la modification du règlement concernant la vérification des antécédents judiciaires. Chaque organisme a la responsabilité de filtrer soigneusement les candidats qui seront en contact avec les bénéficiaires. Par conséquent, l’organisme doit entamer une procédure administrative lourde pour des raisons de sécurité. Il y a dix étapes dont neuf sont majoritairement bureaucratiques et une dixième qui est une demande auprès des services de la police. Il faut comprendre que cette dernière étape ne concerne pas que les personnes bénévoles retenues lors du processus de recrutement, mais bien l’ensemble des candidat.e.s. Il est essentiel de savoir si une personne a été reconnue coupable d’un crime avant de le retenir. Cependant, il importe tout autant de connaître la nature du crime, une agression sexuelle peut être plus pertinente à identifier qu’une fraude fiscale. L’organisme doit donc prendre le temps de sélectionner les crimes qui éliminent automatiquement les candidat.e.s. Grâce à des codes, l’organisme n’aura jamais accès à la nature des crimes commis par le candidat ou la candidate. Autrefois, il suffisait de remplir un formulaire gratuit mis à la disposition par les corps policiers. Depuis deux ans, les organismes doivent débourser pour vérifier les antécédents des bénévoles. Selon les dires de M. Cauchon, « On fait des actions auprès des instances gouvernementales pour que cela soit gratuit, car on s’entend que cela devient vite une petite fortune. Il y a un choix à faire : soit on fait les vérifications gratuitement, soit on ne le fait pas, mais ne nous tapez pas sur les doigts après. En plus chaque province a sa propre façon de faire». Prochainement, il ne faudra plus passer par des instances publiques, mais par des entreprises privées qui auront accès à tous les casiers judiciaires des Canadien.ne.s. Si cette vérification n’est pas faite, les organismes prennent le risque de réduire leur qualité d’engagement bénévole. C’est une problématique importante concernant la sécurité de la communauté en général. D’après M. Tankoano, il s’agit d’un risque trop grand « Il faut s’assurer que les bénévoles qui vont donner des services à des personnes vulnérables soient des personnes qui montrent patte blanche. » Les entreprises privées factureront leurs services entre 45 à 85 $ en fonction des dossiers. Prenons l’exemple d’un petit organisme qui a besoin de cinq bénévoles en continu pour faire tourner ses activités. Combien devra-t-il débourser pour répondre à la dernière étape de sécurité ? Il faut recevoir environ quinze bénévoles pour n’en retenir qu’un.e. Les bénévoles ne restent pas tous les ans en continu dans l’organisme, congés maternité/paternité, études, voyage… Il faut donc une base de données fournie pour être certain d’avoir cinq bénévoles en même temps. Il faut aussi également revoir les dossiers tous les quatre à cinq ans afin de vérifier que les bénévoles n’ont pas commis de crimes pendant leur exercice.

Résumons :

15X85 $ (pour retenir 5 bénévoles principaux)+ 5X85 $(vérifier les casiers de ces mêmes bénévoles tous les quatre ans) + 15X85X2 $(pour remplacer des départs, et assurer une pleine activité de l’organisme en partant du principe qu’on va refaire du recrutement deux fois dans l’année) + 10X85 $(vérification des casiers judiciaires des bénévoles satellites) = 5 100 $ de frais engagés pour un petit organisme de quartier ayant besoin de 5 bénévoles en continu pour assurer ses activités.

Vous trouvez cela énorme ? M. Cauchon vous incite à imaginer les sommes déboursées pour un gros organisme avec beaucoup de brassage : "imaginez ce que cela représente pour les Scouts du Québec". Les organismes vont se retrouver à ne pas pouvoir payer les vérifications d’antécédents judiciaires ou à devoir facturer les bénévoles pour qu’ils accèdent au bénévolat. Toutefois, cette dernière solution est inapplicable puisque c’est tuer le recrutement bénévole dans l’œuf, le taux d’engagement bénévole risque de chuter de façon drastique. Quel serait le risque concrètement de voir le taux d’engagement bénévole baisser ? « (rire) La société tomberait ! » M. Cauchon. L’entraide est, selon M. Tankoano « le ciment de la société et de la communauté. » Sans entraide aucune communauté ne peut se développer comme il faut. M. Tankoano ajoute « On peut penser que l’État prenne le relais. Mais c’est utopique de penser qu’un État soit capable de répondre à tous les besoins ! » L’innovation vient des citoyen.ne.s qui se penchent sur une question et ensuite cela remonte à l’État. La première catastrophe serait alors la disparition des organismes qui ne vivent que grâce au bénévolat, on pense évidemment au système communautaire. Sommes-nous prêts et prêtes à courir un tel risque ?

[1]           Volontaires des Nations Unies. 2011. Rapport sur la situation du volontariat dans le monde : valeurs universelles pour le bien-être.

[2]           Le bénévolat au Canada, Statistique Canada.

[3]           Tel qu’indiqué dans un rapport dévoilé par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

[4] Hall, M., T. Knighton, P. Reed, P. Bussière, D. McRae et P. Bowen (1998). Canadiens dévoués, Canadiens engagés : points saillants de l’Enquête nationale de 1997 sur le don, le bénévolat et la participation, no 71-542-XPF au catalogue, Statistique Canada, Ottawa.

[5] Duchesne, D. (1989). Donner sans compter : les bénévoles au Canada, Rapport analytique sur le travail no 4, cat. 71-535, Ottawa, août

Pour aller plus loin :

  • Éric Gagnon, Andrée Fortin, Amélie-Elsa Ferland-Raymond et Annick Mercier (2013). « L’invention du bénévolat. Genèse et institution de l’action bénévole au Québec », Les Presses de l’Université Laval, Québec, 229 pages.
  • Jacques T. Godbout (2002). « Le bénévolat n’est pas un produit », Nouvelles pratiques sociales, vol. 15, n° 2, pp. 66-76.
  • Bulletin mensuel de l’observatoire du PhiLab, avril 2017.

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