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Marie Langevin
Professeure, Département de Stratégie Responsabilité sociale et environnementale, École des sciences de la gestion
Université du Québec à Montréal

Octobre, 2017

 

L'énigme MasterCard. C'est ainsi qu'avec mon collègue Sylvain Lefèvre, coordonnateur scientifique du PhiLab, nous avons été piqués par cette curiosité qu'est la Fondation MasterCard (FMC), dans le champ de la philanthropie moderne et dans celui de l'inclusion financière. Pour un spécialiste de la philanthropie, la Fondation MasterCard surprend, car elle se situe presque hors du champ, de par sa taille et sa vitesse de croissance, sans compter quelques excentricités sur lesquelles je reviendrai. Pour une spécialiste de l'inclusion financière, cette fondation intrigue, car ses énoncés de mission attachés au capitalisme inclusif apparaissent comme un aboutissement décomplexé de l'alliance entre la haute finance et l'univers du développement international, révélant les intérêts de marché en jeu dans ces initiatives au bas de la pyramide.

De cette rencontre entre nos curiosités de politologues a émergé l'ambition de défricher le terrain autour de cette fondation avec, bien sûr, quelques intuitions de chercheurs en arrière- plan. Nous nous sommes divisé le travail et j'ai entrepris d’examiner les programmes d’action de la Fondation qui sont axés sur l’inclusion financière en Afrique pour observer la problématisation des opportunités de croissance, de prospérité et de pauvreté et les modes d’instruments financiers qui sont soutenus par cette organisation philanthropique. Je présente ici les pistes et les hypothèses qui émergent de mes travaux préliminaires. MasterCard semble convoiter des rendements sociaux avec sa fondation en privilégiant l’accès aux marchés financiers chez les populations vulnérables d'Afrique. Ce premier regard indique toutefois que la FMC insuffle dans l’agriculture africaine des technologies digitales, de la monnaie électronique et des programmes de capacitation des personnes exclues qui répondent à des objectifs d'affaires de la firme MasterCard. Cela pointe vers un brouillage des frontières, voire une fusion, entre firme et fondation. Mais d'abord, voici quelques données tirées de l'analyse de Sylvain Lefèvre sur cette fondation géante.

 

Quelques caractéristiques de la Fondation MasterCard

En observant sa structure, on constate que la Fondation MasterCard est, de loin, la plus grande fondation canadienne. Avec des actifs de près de 10 milliards de dollars, elle déborde littéralement du champ de la philanthropie moderne. Sur les 10 500 fondations domiciliées au Canada, seules 56 ont des actifs supérieurs à 100 millions et elles ne sont que six à disposer d'actifs dépassant les 500 millions1. Avec ses 10 milliards d'actifs, la FMC est extravagante dans le paysage de la philanthropie au pays2.

La mission de la FMC vise à «faire progresser l'éducation et l'inclusion financière pour catalyser la prospérité dans les pays en développement»3. Elle est portée par une philosophie particulière:

The MasterCard Foundation seeks a world where everyone has the opportunity to learn and prosper. All people, no matter their starting point in life, should have an equal chance to
succeed. We believe that with access to education, financial services, and skills training, people can have that chance. Our focus is helping economically disadvantaged young people in Africa find opportunities to move themselves, their families and their communities out of poverty to a better life4.

L'inclusion financière et les pratiques de la Fondation MasterCard

L'inclusion financière, qui est au cœur de la mission de la Fondation, est un programme d’action mis en œuvre globalement et qui a pour ambition d’inclure dans la finance formelle l’ensemble des 2 milliards et demi d’individus qui n’ont toujours pas accès à ce qui est considéré comme un outil vital de développement5. L'inclusion financière utilise comme moyen les services microfinanciers incluant le microcrédit, soit l'octroi de prêts de faibles montants à des personnes qui autrement n'ont pas accès à ces services. C’est un projet qui vise à renforcer l’accès et l’utilisation des services financiers formels par les populations marginalisées, et ce d’une manière qui soit soutenable, donc rentable, et qui réponde aux besoins de ces populations.

En regard de la Fondation et de mon intuition de départ, il faut saisir que l'inclusion financière a un double ancrage. D'une part, elle est un outil de développement inclusif nourrissant de grands espoirs au sein de la communauté internationale qui partage une forte croyance dans le potentiel d'émancipation et de développement économique reposant sur l’accès au crédit et à l'épargne, pour les personnes et les communautés défavorisées6. Cet ancrage est nettement visible dans l'énoncé de mission et de philosophie de la fondation. D'autre part, l'inclusion financière est ancrée dans le capitalisme à titre d’opportunité de marché. Il y a une émergence d’un vrai business autour de ce phénomène, alors que l'industrie financière et les firmes de technologies annexes sont à la recherche de nouvelles niches de marché pour poursuivre leur rythme de croissance. Le « bas de la pyramide », pour reprendre la formule popularisée par Prahalad7, est un territoire prometteur pour les activités de prospection de la finance capitaliste dans les mondes en développement.

La firme MasterCard est une entreprise de technologie financière. Elle agit comme relai pour faire transiter la monnaie entre les consommateurs, les commerçants, les États et les institutions financières qui octroient le crédit, usuellement des banques. Imaginons des rails ou des conduits, propriétés de MasterCard, où transite de la monnaie électronique entre des acteurs économiques partout dans le monde. Le produit offert par MasterCard sur les marchés, ce n'est pas la monnaie électronique sous forme de crédit, c'est le mode de transport de la monnaie, auquel s'adjoignent toutes sortes de technologies qui sécurisent son transit. Plus il y a de monnaie électronique, moins il y a d’argent comptant en circulation et plus il y a d'opportunités d'affaires pour MasterCard. Le monde idéal selon la firme est une société d’économie numérique digitale, la cashless society.

Ceci est primordial pour saisir l'intérêt de la firme dans le projet d'inclusion financière, qui s'inscrit dans un paradigme de développement misant sur la technologie pour relever les embuches et ainsi étendre l'accès à la finance formelle partout sur la planète. La monnaie électronique est élevée au rang de solution phare dans ce paradigme. Il s'en trouve que MasterCard a intérêt à ce que l'inclusion financière progresse. D'autant plus qu'elle peut se positionner à l'interface avec les États et les opérateurs de téléphonie mobile dans la distribution des fonds des programmes sociaux minimaux, comme c'est le cas en Afrique du Sud et au Nigeria8.

Le MasterCard Foundation Symposium on Financial Inclusion comme laboratoire d'étude


Pour débuter l'exploration des pratiques de la Fondation MasterCard dans le domaine de l'inclusion financière, j'ai choisi une première destination, le Symposium on Financial Inclusion (SoFI), tenu à Kigali au Rwanda en 2016. Comme il s'agit d'une cérémonie de création et de partage de connaissance sur invitation seulement, j'ai dû faire ce voyage de façon virtuelle, en explorant les connaissances rendues publiques après les deux jours du SoFI, les personnalités présentes, les présentations et les débats qui s'y sont tenus.

Je me suis d'abord penchée sur la problématisation de l'inclusion financière par la Fondation que l'on peut apprécier dans le cadre logique qu'elle articule et qui est représenté graphiquement à la figure 1. La première chose qu'on y expose est un état du problème, ce que l'on est censé savoir sur l'exclusion financière (What do we know ?). La FMC énonce une lacune de marché: il y a 2 milliards d’exclus des services financiers sur la planète. Ensuite, on identifie une progression, un espoir dans la capacité à capter les consommateurs: une diminution récente de l'exclusion bancaire de l'ordre de 20 %. On signifie encore le manque, une tare globale: avec plus de 50% des adultes pauvres ne détenant pas de compte bancaire et une grave sous-utilisation des comptes existants. Arrive enfin une opportunité, un espoir, une lueur : l'innovation des comptes bancaires mobiles, qui rejoignent plus du quart des adultes en Afrique de l'Est.

La deuxième série qu'on présente dans ce cadre sont les justificatifs, les raisons qui expliquent pourquoi l'inclusion financière est si importante (Why does access matter ?). L'iconographie est intéressante pour tracer le fil causal imaginé par la Fondation MasterCard. L'inclusion financière serait bénéfique pour encourager le travail autonome, améliorer la productivité agricole, soutenir les processus d'affaires, augmenter les investissements en éducation et l'épargne des ménages, aider les personnes à gérer les risques et à absorber les chocs financiers.

Figure 1: Cadre logique du SoFI2016

Source: http://mastercardfdnsymposium.org/2016-symposium-report/

 

On y retrouve en somme la romance classique en microfinance. Comme l'explique Ann Miles, Directrice du secteur Financial Inclusion and Youth Livelihoods à la Fondation, « L’inclusion financière est un véhicule pour augmenter les ressources et la résilience de la majorité des désavantagées, menant à des familles, des communautés et des nations, plus prospères et en meilleure santé»9. On postule ici des liens entre l’inclusion financière et l’amélioration des standards de vie des personnes dans les communautés défavorisées10. Enfin, on propose un triptyque de solutions pour y arriver (How do we get there ?) en associant les individus, les institutions financières et les marchés. On remarque ici l'absence d'État dans la solution.

Après avoir examiné ce cadre logique, je me suis interrogée sur les personnes qui étaient invitées à se prononcer lors de ce symposium. J'ai noté la présence de différentes catégories d'experts qui côtoient des industries clés. Parmi les experts, on compte de grands noms de la banque mondiale, des institutions de conseil les plus renommées en microfinance, des experts en économie comportementale, en éducation financière, des membres importants de la communauté globale d'investissement d'impact, du Fonds de développement des Nations Unies pour le développement et des représentants d'États africains. Au sein des secteurs d'affaires présents, le plus frappant est une forte présence des entreprises de téléphonie mobile et des FinTech.

Une première analyse des thématiques abordées par les conférenciers m'a permis d'identifier des thèmes récurrents soulevés au SoFi. D'abord l'économie comportementale est mise de l'avant. Elle permettrait d'entrer dans la tête des clients pour façonner leur désir d'user des services financiers, surmontant ainsi une barrière à l'inclusion. Le professeur Eldar Shafir, célèbre auteur de Scarcity: The New Science of Having Less and How it Defines Our Lives, s'est prononcé pour soutenir l'importance de «comprendre les aspects comportementaux de la prise de décision des clients et la manière dont les fournisseurs de services financiers peuvent utiliser ces informations pour mieux répondre à ce que les pauvres veulent11». Il a exposé lors du symposium:

qu'il ne suffit pas de créer simplement de nouveaux outils financiers. Le processus doit enclencher l’étape logique subséquente – la sensibilisation aux outils... Le client doit croire que le fournisseur de services financiers a à cœur le meilleur intérêt du client; Que le produit ou le service lui sera bénéfique à long terme; Et que son usage ne lui coûtera pas davantage que toute alternative raisonnable12.

Un deuxième thème récurrent au SoFi en 2016 fut celui des technologies financières et en particulier de la finance digitale et de la téléphonie mobile. Lors d'un débat intitulé Deploying Data to Understand Clients Better, les conférenciers ont abordé des initiatives «qui tirent parti des comportements pour changer les façons dont les clients pensent et agissent, de façon à augmenter l'utilisation des services financiers» et se sont interrogés sur «le rôle de la collecte et de l'analyse des données pour atteindre ces objectifs»13. On y a traité également des «partenariats stratégiques qui aideront les fournisseurs de services financiers à offrir ce dont les pauvres ont besoin, veulent et attendent d'eux»14.

À partir de ces deux thématiques, on peut questionner la distinction entre la firme MasterCard et la Fondation. Le SoFI est un événement philanthropique qui s'articule essentiellement autour des stratégies d'affaires pour massifier l'inclusion financière qui est simultanément un projet de développement inclusif global et un business case majeur pour cette firme de technologie de paiement. Il s'agit des premiers résultats d'analyse préliminaire des données du SoFI pour l'année 2016, qui m'amènent à soumettre l'hypothèse d'une fusion entre les intérêts d'affaire de la firme et les programmes de la Fondation. L'examen des données et de celles des SoFI précédents et subséquents va se poursuive pour en faire une analyse de contenu et approfondir notre étude de la structure de la Fondation (incluant son conseil d'administration, les organisations récipiendaires et les partenaires) et observer plus en détail les programmes philanthropiques en inclusion financière qui sont mis en œuvre sur le continent africain.

 

 

1 Lefèvre, Agence du revenu du Canada, calculs: I. Khovrenkov

2. 2 L'analyse de Sylvain Lefèvre (2017) a révélé d'autres traits particuliers de la FMC dans le paysage canadien : son champ d'activités tournées vers le développement international et une région du monde spécifique, l'Afrique; son lien fort avec les Nations Unies, dans le personnel et les programmes; et son articulation financière, thématique, mais non organisationnelle à l’entreprise MasterCard. Le conseil d'administration est en effet composé de notables du monde académique et des affaires, mais on n'y retrouve pas de représentant de l'entreprise MasterCard. On remarque également l'importance des dons faits aux universités et un accent mis sur la recherche et la formalisation des meilleures pratiques, couplé avec des programmes de fellowship imposants.

"To advance education and financial inclusion to catalyze prosperity in developing countries"

3 http://www .mastercardfdn.org/about/

4 http://www.mastercardfdn.org/about/
5 Demirguc-Kunt, A., Klapper, L., & Oudheusden, D. S. P. V. (2015). The Global Findex Database 2014. Measuring Financial Inclusion around the World. Washigton DC: World Bank.

6 GPFI. (2016). Global Partnership for Financial Inclusion: Work Plan 2017. Global Partnership for Financial Inclusion, G20. UNCDF. (2014). La finance inclusive pour une croissance inclusive. United Nations Capital Development Fund. World Bank. (2008). Finance for All? Policies and Pitfalls in Expanding Access. Washington, DC: World Bank.
World Bank. (2014). Global Financial Development Report: Financial Inclusion. Washington, DC: World Bank.

7 Prahalad, C. K. (2004). The Fortune at the Bottom of the Pyramid: Eradicating Poverty through Profits. Upper Saddle River, N.J.: Pearson.

8 Cobbett, Elizabeth. 2017. "High Finance, Material Life & Fintech infrastructures: MasterCard in Africa". Working Paper.

9 "Ultimately, we worked at the Symposium to convey that financial inclusion is not an end in itself, but rather a vehicle to increase the economic resources and resiliency of the most disadvantaged, in turn leading to healthier and more prosperous families, communities and nations". Milles, A. 2016. "‘Inclusion is Not an End in Itself’: Takeaways from MasterCard Foundation’s Symposium on Financial Inclusion". NextBillion Blog.

10 Je n'ai pas l'espace pour traiter ce débat sur les impacts des microcrédits sur les clientèles, mais je soulignerai que des cas de surendettement liés à la distribution massive de microcrédits au niveau des communautés, des individus, comme des pays, se multiplient avec la tendance à la commercialisation du secteur, portant aux nues les risques inhérents à ce qui prend de plus en plus la forme de subprimes du Sud Global. Voir entre autres: Fouillet, C., Guérin, I., Morvant-Roux, S., & Servet, J.-M. (2015). De gré ou de force: le microcrédit comme dispositif néolibéral. Revue Tiers Monde(225), 21-48; Guérin, I., Morvant- Roux, S., & Villarreal, M. (Eds.). (2014). Microfinance, Debt and Over-Indebtedness: Juggling with Money. London: Routledge.; Lagneau-Ymonet, P., & Mader, P. (2013). Du microcrédit aux « subprime » pour les pauvres. Le Monde diplomatique (28 septembre).

11 "understand the behavioural aspects of client decision-making, and how financial service providers can use that information to better respond to what poor people want"

 

 

Pour aller plus loin:

Cobbett, E. (2015) “Making the international in contemporary South Africa: MasterCard’s Biometric Social Grant Card,” in Making Things International: Vol 1. Circulation, edited Mark Salter, Minneapolis: University of Minnesota Press.

Roberts, Daniel. (2014). "How MasterCard Became a Tech Company". Fortune http://fortune.com/2014/07/24/mastercard-tech-company/

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